- Vous avez fondé en 2020 Yes, we love Project, une structure polyvalente qui s’adapte à vos différentes casquettes. Que recouvre cette idée de projet pour vous ?
Une rencontre avec Lucas Djaou
par Profane
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Yes, we love Project m’offre la liberté de travailler au coup de cœur et sur mesure. J’interviens également cette année sur la programmation de la galerie Patricia Dorfmann et je vais diriger la résidence d’artistes du mécène italien (et designer de chaussures) Corrado de Biase, mais je ne crois pas que la galerie soit la réponse à tout, que l’exposition en white cube soit l’alpha et l’oméga. J’aime penser à des formats différents, que cela soit avec des institutions ou des particuliers, pour une édition ou un événement. J’ai été formé à la direction artistique à Penninghen et j’y ai pris l’habitude de penser en termes d’univers, sans avoir peur des décors ou des scénographies. Je pense qu’il faut faire appel aux sens, à une esthétique d’ensemble, et reconsidérer la façon dont on montre une œuvre à un public. Ce fonctionnement par projet permet de s’affranchir d’une actualité de l’art pour faire valoir des choix esthétiques, développer d’autres histoires de l’art. Par exemple, je n’hésite pas à faire des milliers de kilomètres pour aller à la rencontre d’un artiste qui m’intéresse. J’ai eu envie de rencontrer Ni Nyoman Tanjung[^1.Artiste autodidacte indonésienne (1930-2020).] à la simple lecture d’un article la mentionnant : j’ai monté toute une expédition pour aller à sa rencontre près d’un volcan balinais qui entrait en éruption. Cela demande une liberté que la gestion permanente d’un lieu ne permet pas.
- Vous parlez de rencontre avec les œuvres, de rencontre avec les artistes. Sont-elles provoquées ? Comment adviennent-elles ?






Les rencontres coulent de source. Je ne les force pas mais quand un artiste me recommande le travail d’un autre, une rencontre en amène une suivante. De la même façon, si une œuvre me parle, j’ai envie de voir qui est derrière. Ces moments sont importants pour moi et je fréquente les œuvres et les artistes comme certains vont au cinéma. Je suis une impulsion, celle d’aller vers la création, une curiosité, et je laisse la rencontre faire son chemin. Parfois ça ne marche pas, il n’y a pas de secret, c’est aussi une question de personnalités. Avec certains, à force de temps, j’ai développé une amitié; je pense à Antonio Seguí[^2.Artiste et collectionneur né en Argentine en 1934.], chantalpetit[^3.Peintre, sculptrice et vidéaste née au Maroc en 1951.], Mark Brusse[^4.Peintre et sculpteur né aux Pays-Bas en 1937.] et d’autres qui m’ont permis de rassembler des témoignages exceptionnels de la seconde moitié du XXe siècle. Ces histoires d’une période bouillonnante, d’un Paris révolu m’ont paru précieuses. J’avais peur qu’elles ne se perdent et je leur ai demandé d’en garder les traces. Je leur ai proposé, ainsi qu’à André Robillard[^5.Sculpteur, musicien, dessinateur et créateur d’art brut né en France en 1931, interné depuis son adolescence.], Aki Kuroda[^6.Peintre et artiste contemporain né au Japon en 1944.] ou Raphaëlle Ricol[^7.Peintre née en France en 1974.], d’écrire et dessiner à la suite de nos échanges sur des carnets, les faisant évoluer au fur et à mesure de nos rencontres. Ces « livres » sont le fruit d’un travail de collecte de longue haleine, allant de plusieurs mois à quelques années. Il y a des fous rires derrière, des souvenirs, comme, par exemple, des vacances avec Robillard que je sortais de son établissement pour aller sur les routes – ce sont des moments de vie que j’ai voulu préserver alors que j’avais tout juste 20 ans. J’aimerais un jour les voir publier, au sein d’une même collection; ce serait une manière de savoir que cela n’est pas perdu.
- Pouvez-vous nous parler un peu de vos critères quand vous regardez un objet, quand vous évaluez une œuvre ? Quels sont vos premiers souvenirs d’œuvres acquises ?
Ils sont avant tout esthétiques. Adolescent, c’est dans les salles des ventes et les galeries de Saint-Germain-des-Prés que j’ai fait mes premières rencontres avec Ladislas Kijno[^8.Peintre français d’origine polonaise (1921-2012).] ou Maryan S. Maryan[^9.Peintre américain d’origine polonaise (1927-1977).]. Quand on commence à récupérer des objets, on commence à se faire une vision de l’art; on n’est pas forcément prêt à considérer particulièrement la personne qui est derrière, le contexte dans lequel l’objet a été créé ou son incidence dans la vie de son auteur. J’ai ainsi acquis des statuettes de jumeaux ibeji que je trouvais d’une incroyable beauté, avant de découvrir leur signification dans la culture yoruba. Ce que cela raconte compte aujourd’hui tout autant pour moi, mais l’élan premier vient de l’œil pas de l’histoire autour. J’ai des objets d’artistes inconnus, sans histoire, trouvés en brocante. Je vois beaucoup d’objets différents dans des contextes différents et, jusque sur des marchés en Indonésie, la rencontre peut arriver. J’aurais du mal à dire ce qui m’attire, à trouver un lien entre les différentes pièces que je peux acheter. D’une certaine manière, la rencontre artistique va au-delà de savoir de quoi il s’agit, du contexte dans lequel cela s’inscrit, même si cela compte. J’ai eu la chance, jeune, de rencontrer des artistes comme Antonio Seguí et d’entrer dans leurs ateliers. Cela a profondément compté pour mon regard – autant qu’une formation en histoire de l’art d’une certaine manière.
- Dans votre collection, vos choix artistiques sont comme condensés et permettent d’aborder toutes vos activités. Vous la qualifiez vous-même d’« atypique », pouvez-vous revenir sur ce terme ?
Je pense que le terme « atypique » est synonyme de singulier. Si la collection reflète la liberté, l’œil et la personnalité de son géniteur, la collection est alors unique. Si celui qui collectionne est un artiste, c’est un acte d’affirmation artistique déjà, et c’est ce qui me frappe dans leur rapport aux objets. Ils ne parlent pas de collections tant il s’agit d’une extension de leur personnalité et de leur création. Me concernant, je me dissocie des modes, des tendances, je suis avant tout mes envies, mon regard. J’ai besoin de sentir que l’objet fait partie de moi, qu’il m’est familier et souvent cela me conduit à des choses qui ne valent rien, que j’échange plutôt que je n’achète.
- C’est donc votre personnalité qui constitue la ligne de votre collection...
Les objets ne nous appartiennent jamais, ils sont éternels, ils voyagent d’univers en univers. Je n’ai ainsi pas de difficulté à faire vivre une pièce en la donnant ou en l’échangeant. Les objets rassemblés sont la mémoire de moments particuliers. Ils racontent l’histoire d’une vie, des rencontres, des amours, des voyages; ils reflètent une certaine vision de l’art. Parfois ils partent parce qu’on les a assez vus, parce qu’on écrit une autre histoire – ce ne sont pas forcément des choses explicables. Ils sont parfois des cadeaux, toujours des coups de cœur. Leur cohabitation donne naissance à un monde singulier. C’est l’aventure du hasard. L’anticipation et la recherche d’un univers ou d’une certaine mode n’existe pas. Sans aucune distinction, les œuvres d’inconnus ou d’artistes oubliés côtoient celles d’artistes de renom. Ma curiosité fiévreuse m’emmène à découvrir des artistes oubliés et me donne une attirance particulière pour les cultures et les arts mal connus. Je ne dirais pas qu’il y a une ligne, ou alors je ne la connais pas.
- Quels liens faites-vous entre votre collection et ce que vous présentez par ailleurs ?
Après l’achat d’une œuvre pour ma collection – de Maryan, Yvon Taillandier[^10.Peintre, sculpteur et écrivain français (1926-2018).] ou Gérard Tisserand[^11.Peintre français (1934-2010).] –, j’entame des recherches historiques, je mène un travail d’enquête. Je cherche à rencontrer les personnes qui les ont connus, comme la veuve de Tisserand avec qui j’ai eu des échanges incroyables. J’ai besoin de sentir que l’histoire d’une œuvre répond à l’image qui m’intéressait. Je ne pourrais me contenter d’un objet qui ne soit qu’esthétique et le proposer au public. C’est drôle mais, par exemple, j’ai trouvé dans les écrits de Taillandier un article sur Maryan qui montre une certaine forme de communauté. Ce lien entre les artistes est aussi un fil conducteur pour moi. C’est une galerie de portraits finalement que je propose, qu’il s’agisse de portraits très figuratifs ou de figurations plus allégoriques avec les Tchitchili, ces petites poupées indonésiennes qui sont dédiées au culte de la fertilité et postées dans les champs de riz pour porter bonheur à la récolte.
- Dans votre collection comme dans ce que vous mettez en valeur, il y a un rapport très fort entre l’art et la vie : l’art mis comme en face de la vie par des productions qui peuvent aussi être brutes ou populaires. Qu’il s’agisse d’objets anonymes aux dimensions magiques, chargés d’influer sur la réalité, d’œuvres intimement liées à leurs créateurs… Comment percevez-vous ce lien ?
L’art fait partie de la vie. Je ne pense pas qu’on naisse artiste mais je pense que leur sensibilité est plus forte que celle des autres individus. Ce qu’ils voient, dans l’actualité, dans le monde, influe énormément dans leurs œuvres, il s’agit d’une expression vitale, d’une vision nécessaire. Les artistes développent leurs techniques, leurs engagements, leurs entourages dans le monde dans lequel ils vivent. Je ne peux suivre un artiste dont la vie n’aurait pas de lien avec sa création. Je ne dis pas que la création doit s’expliquer mais je pense qu’inconsciemment les œuvres racontent leurs histoires, et inversement. Quand je me rends chez des artistes, il n’y a pas une seconde où je ne vois pas un objet dans leurs intérieurs qui ne se rapportent pas à leurs œuvres. Chez Robillard, on trouve des recueils d’images populaires, des objets publicitaires qui seront potentiellement assemblés dans ses œuvres. C’est à son contact que j’ai eu l’idée de faire une exposition dans laquelle des œuvres d’artistes seraient mises en regard avec des objets qui se trouvent dans l’atelier. Les artistes n’en avaient pas même conscience mais le public pouvait voir le lien et la façon dont ils étaient nourris de leur environnement. On dit souvent que les artistes bruts n’ont pas de culture mais l’on se trompe, ils ne sont pas exempts de culture, plutôt d’une éducation artistique. Quand j’ai rencontré Ni Nyoman Tanjung si isolée dans cette petite pièce au bord du volcan Agung, j’ai été frappé de voir à quel point son œuvre pourtant si singulière entrait en écho avec la religion et l’environnement balinais. L’univers qu’elle avait constitué venait de cette tradition des marionnettes, des cultes locaux, sans s’y réduire. L’art c’est toujours vivant, l’objet est toujours vivant qu’il passe de mains en mains, on le regarde toujours au présent. L’artiste crée plus ou moins consciemment pour laisser une trace, l’œuvre est ce qui le dépasse, et à ma façon j’y participe.
- Dans votre approche de l’art, vous ne faites pas la distinction entre art brut, art moderne ou art contemporain...
Je peux travailler avec des artistes contemporains et modernes, des artistes bruts ou naïfs, des designers ou des artisans. Les liens se font d’eux même; mon seul fil conducteur pour appréhender un artiste, c’est peut-être une admiration pour un savoir-faire. Dans l’art qui m’intéresse je pense qu’il y a toujours une technique : rien n’est laissé au hasard. Les artistes que je suis ont trouvé des manières d’être libres avant tout. Cette citation de Taillandier me paraît bien résumer son parcours comme le mien : « Il n’a cessé toute sa vie de ne pas choisir et de se laisser vivre au fil des rencontres. » 1.
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http://yesweloveproject.com/ 5.
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**** **** **** **** **** **** Portrait de Lucas Djaou (p.19) et vue de l’exposition (p.31) Yvon Taillandier, un précurseur dans les années 1970, Yes, we love project à la Galerie Patricia Dorfmann, janvier 2021 / © Adagp, Paris 2021.
Objets curatés par Lucas Djaou :
Art populaire du Mexique, statuette en bois peint, XXe, ancienne collection Jean-Marie Drot (p.19); Gérard Tisserand, La Famille Willot, les frères Willot ou une belle famille, 1974, Courtesy Yes, we love project (p.20); Tribu Luba (Kalundwe), Congo, statuette en bois, début XXe, Courtesy Galerie Lucas Ratton (p.23); Mario Ceroli, lit en bois, 1974, Poltronova, Courtesy Gallery Vanlandschoote (p.24); Gérard Rigot, chaise en bois peint, 1992 / © Adagp, Paris 2021 (p.27); Alexandre Henri Noll, buffet en bois sculpté, vers 1950 / © Adagp, Paris 2021(p.30).
Vues des expositions :
Stand Yes, we love project consacré à Maryan, salon Galeristes, octobre 2020 (p.20); Stand Yes, we love project consacré à Ni Tanjung, salon Galeristes, octobre 2020 (p.23); Un artiste, une oeuvre, un objet, Yes, we love project à la Galerie Patricia Dorfmann, novembre 2019 (toile de Raphaëlle Ricol, 2017, Courtesy Galerie Patricia Dorfmann / © Adagp, Paris 2021) (p.24); À l’heure de la sieste, scénographie, design et commissariatd’exposition par Lucas Djaou, Festival Design Parade Toulon 2018, Villa Noailles (Chaise Horizon de Lucas Djaou et Arnaud Mainardi (Atelier Chatersen), table basse Littoral de Lucas Djaou, vases Durian et Tripode de Lucas Djaou et Ibu Tentrem (Limas Keramic)) (p.27); La Grande Bleue, scénographie, design et commissariat d’exposition par Lucas Djaou, Festival Design Parade Toulon 2019, Villa Noailles et Centre Pompidou, Cercle Naval de Toulon (Suspension 2097/50 de Gino Sarfatti, 1958, Flos) (p.30).
Crédits photographiques : Rebecca Fanuele (pp. 19, 24, 31); Cornette de Saint Cyr (p.19); Thibaud Robic (pp. 20, 23), Hughes Dubois (p.23), Gallery Vanlandschoote (p.24), Bukowskis (p.27), Valentin Le Cron (p.27), Lucas Djaou (p.30), Sotheby’s (p.30).



