Les assises

Les assises

par Paul d’Heutère

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Les assises - 11

1. La ville va vite. Trop vite parfois.

Elle nous invite à passer, rarement à rester.

À traverser les rues, à longer les vitrines. On occupe l’espace sans jamais vraiment s’y poser.

Dans la rue, il faut marcher. Ou s’asseoir brièvement sur des bancs ingrats. Ou s’installer en terrasse, à condition de consommer, de se soumettre aux règles en vigueur, puis de repartir rapidement.

Nous refusons cette injonction permanente au mouvement. La rue a trop à offrir pour n’être qu’un lieu de passage. Alors nous choisissons de l’habiter autrement.

J’ai toujours adoré Montmartre, source de mille fantasmes. Mais cet endroit est tout simplement irrespirable. Un jour, pourtant, je me suis assis dans les escaliers de la rue du Calvaire, sur un palier, avec ma chaise pliante. Face à moi, le flot continu des passants, les intonations du monde entier, les corps en mouvement. Et, devant ce torrent humain, j’ai trouvé un apaisement simple et évident : celui que je ressens au bord d’une rivière.

À mi-chemin entre le pêcheur et le guetteur, je déplie ma chaise de camping, sors mon thermos et m’installe sur un trottoir. Et soudain, la ville change de rythme.

Ce geste est une revendication douce : profitons des plus beaux endroits de la ville selon nos propres règles et notre conception du confort.

Ce que j’appelle l’urban cocooning est né de ce désir simple : recréer le confort de mon salon sur le trottoir. Amener de la douceur dans le flux. Ralentir la cadence urbaine par la seule force de l’immobilité. S’asseoir confortablement, sans pression, sans obligation de consommer. Regarder le soleil se déplacer. Bouger avec lui. Et plier bagage quand l’envie se fait sentir.

Et quand on s’assoit, la rue répond. Les conversations naissent. Les regards s’attardent. Lors de la première assemblée générale de la 2ACP, en septembre 2024, un dimanche après-midi sur un trottoir derrière le Sacré-Cœur, j’étais en train de déclarer la charte des pliant·e·s. Assis, bien sûr. Je parlais calmement, à hauteur de chaise, quand une dame s’est arrêtée à quelques mètres. Elle a écouté un instant, puis s’est retournée vers un groupe d’une vingtaine de jeunes Américain·e·s et a scandé : « Come on guys, and listen carefully please. » Ils se sont approchés, ont formé un demi-cercle. Et, soudain, je me suis retrouvé à lire cette charte à un public attentif, concentré, silencieux, là, sur un trottoir parisien. La lecture achevée, il y a eu une « sitting ovation ».

La dame est revenue vers moi. Elle m’a expliqué qu’elle était leur professeure, et que tous ces jeunes gens étudiaient la sociologie urbaine à la Brown University. Ce jour-là, par un pur hasard, la rue avait provoqué la rencontre entre un manifeste naissant et celles et ceux qui la théorisent. Le hasard avait fait son œuvre. La rue avait validé le geste.

La 2ACP est encore jeune. Nous ne nous pressons pas. La paresse, ici, est une méthode. La spontanéité, une règle fondamentale. Pas d’argent. Pas de programmation figée. Nous vivons au rythme des saisons, de la météo, des envies et de l’actualité.

Prochain rendez-vous, peut-être : « Mac & Chaise ». Un grand plat de Mac & Cheese partagé sur un trottoir, assis·e·s ensemble, sans autre règle que celle de prendre le temps.

Des one-man chaises et one-woman chaises suivront, pour être plié·e·s de rire.

Des speed datings, chaise contre chaise. Peut-être même une ap-pli de rencontres pour celles et ceux qui préfèrent s’asseoir plutôt que courir.

Nous affirmons ceci :

S’asseoir est un acte.

Rester est un choix.

Et la ville appartient aussi à celles et ceux qui prennent le temps de s’y poser.