Le vieil homme et la lagune

Le vieil homme et la lagune

par Nicola Baroni

« Le plus grand illustrateur italien du XXe siècle. » J’avais besoin d’idées pour écrire un article lorsque j’ai tapé ces mots sans grand espoir dans Google. La réponse m’a laissé perplexe : Giorgio De Gaspari. Jamais entendu parler de lui. Il me semblait étrange d’avoir ignoré jusqu’à ce jour l’existence d’un artiste que l’algorithme technologique considérait comme majeur. Le premier article craché par le moteur de recherche, en 2012, disait : « Giorgio De Gaspari est décédé. Ses collègues (Ferdinando Tacconi, Gino D’Antonio, Aldo Di Gennaro) le considéraient comme le plus grand illustrateur italien du XXe siècle. »

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L’article raconte ses débuts à Milan, ses publications dans les principaux magazines illustrés, et son isolement précoce sur l’île de Pellestrina. « En 2008, il a été “découvert” par l’organisateur d’une exposition sur la Domenica del Corriere, au palais royal de Milan, qui voulait présenter des planches de De Gaspari, mais le maestro n’a même pas ouvert la porte au conservateur scrupuleux qui avait voyagé jusqu’à Pellestrina », peut-on lire dans l’article. « Il a simplement refusé l’invitation derrière les volets de la fenêtre, sans même l’ouvrir. »

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Je ne suis pas un spécialiste de l’illustration mais un chasseur d’histoires, d’artistes oubliés, d’hommes et de femmes fous et passionnés qui créent des mondes à partir d’un élan vital, sans aspirer au succès. Exposer au Palazzo Reale, habituellement réservé aux grands noms du passé, est le rêve de tous. L’image d’un homme qui refusait cela, criant derrière les volets d’une maison colorée de Pellestrina, me paraissait incroyable. Était-il simplement fou ou y avait-il autre chose ? Et surtout, cet homme était-il vraiment l’un des plus grands illustrateurs italiens du siècle dernier ?

Il n’a pas été difficile de trouver dans l’annuaire le contact d’Aldo Di Gennaro, l’un des collègues qui avait exprimé une opinion si flatteuse à son sujet. Lorsque je lui ai dit au téléphone que je cherchais des informations sur De Gaspari, Di Gennaro a commencé à m’en parler sans même m’en demander les raisons, comme s’il poursuivait un raisonnement entamé la veille. « Quand j’ai commencé à travailler comme illustrateur dans les années 1960, De Gaspari était déjà une légende pour moi. Mais il était très étrange, chaque jour il faisait quelque chose de différent et de plus absurde. » Et il a commencé à dérouler la bande de ses souvenirs. Un jour, De Gaspari avait amené une chèvre à la rédaction du Corriere della Sera, elle avait déféqué dans les couloirs et il avait dessiné un portrait sur le sol en utilisant les excréments de l’animal à l’aide d’une équerre. Une autre fois, invité à dîner par un ami et arrivant en piteux état, il s’enferme dans la salle de bain et écrit mille excuses sur les murs avec des crayons de cire. À cela s’ajoutent une infinité d’épisodes mineurs, comme lorsqu’il coupe des steaks avec des ciseaux, vole des gâteaux à la pâtisserie ou fume dans le tramway devant le conducteur, en prenant le ticket à chaque arrêt… J’imagine qu’il était difficile pour quelqu’un d’aussi atypique d’être accepté dans une ville rigide de travailleurs durs et sérieux comme Milan. Di Gennaro m’explique au contraire que toutes ses bizarreries étaient contrebalancées par une qualité incontestable, qui l’avait toujours sauvé : le talent. « Tout le monde lui pardonnait, même ses supérieurs, parce qu’il était très doué », raconte-t-il. « Un jour, je lui ai demandé de me dessiner l’Italie, il s’est arrêté devant moi avec une feuille de papier et a commencé à esquisser quelque chose que je ne comprenais pas. Petit à petit, je me suis rendu compte qu’il la dessinait dans le miroir. Enfin, quand j’ai regardé, il n’y avait pas une seule découpe qui manquait, c’était comme si le tracé avait été fait sur du papier transparent. Ce jour-là, j’ai eu peur de lui. » Une autre fois, Di Gennaro lui a demandé comment il parvenait à reproduire si bien les chevaux, et il a répondu en dessinant les 205 os du cheval de mémoire. « Il avait un talent étrange. Le regarder faire était même ennuyeux, tellement il était doué. Plus tard, j’y ai beaucoup réfléchi : il avait une capacité et des comportements qui semblaient être ceux d’une personne autiste. » Son installation dans la lagune de Venise serait-elle due à ces problèmes ? Le vieil homme au téléphone me raconte que De Gaspari vivait avec sa femme, Frances Martienssen, également artiste, et leurs deux enfants, qui grandissaient sans beaucoup d’attention. Sa femme souffrait d’alcoolisme et leur appartement était presque entièrement vide, avec des matelas jetés par terre et des meubles dessinés sur les murs. Et puis un jour, soudainement, tout a changé. « En 1970, sa femme est morte. J’étais à l’enterrement : quand ils ont descendu le cercueil dans la terre, Giorgio s’est mis à chanter. Quelques jours plus tard, il est venu au Jamaica Bar, un lieu de rencontres pour les artistes et les intellectuels. À un moment donné, il s’est approché du joueur de billard le plus fort et l’a défié : “Si je gagne, vous ne me reverrez plus jamais ici”, a-t-il dit. Huit trous. Il gagna et, du jour au lendemain, il disparut. À partir de ce moment-là, personne à Milan ne le revit. Pas même ses jeunes enfants. » Je cherche Pellestrina sur Google Maps : une bande de terre qui sépare la lagune de Venise de la mer Adriatique, longue de 11 kilomètres et large de 400 mètres à son point le plus large. J’ai du mal à imaginer ce que signifie vivre sur une île où l’on ne peut pas tourner en rond, mais seulement faire des allers-retours. Je décide donc d’aller y chercher l’héritage de De Gaspari, de comprendre ce qui l’a amené et surtout retenu sur l’île. De Venise, il faut prendre un vaporetto jusqu’au Lido, puis un bus qui embarque sur un ferry qui traverse les 500 mètres de mer qui séparent les deux îles. J’ai rendez-vous avec Giovanni Scarpa, un professeur de 33 ans qui, d’après ce que j’ai lu sur Internet, est le seul à avoir écrit quelque chose sur De Gaspari.

Scarpa l’a rencontré quand il était petit. « C’était un homme étrange, mal habillé et qui sentait mauvais », raconte-t-il. « Je me souviens qu’il avait volé un costume que ma mère avait mis à sécher et qu’il se promenait à bicyclette avec cette chemise trop serrée pour lui, ce qui nous faisait rire, mes amis et moi. » Il aurait aimé lui consacrer une thèse. Lorsqu’il l’a proposé à son professeur, celui-ci lui a répondu : « Ce n’est pas possible, il n’y a pas de bibliographie » – l’exemple type de l’académisme universitaire fermé. Scarpa opta donc pour une thèse sur Hugo Pratt et commença en même temps à compiler la bibliographie manquante sur De Gaspari : depuis lors, il a mené des recherches continues. Il a interviewé tous ceux qui l’ont connu, photographié ses œuvres, créé un profil Facebook sur lequel il publie les nouvelles productions qu’il découvre et publié deux livres. La simple recherche est devenue mission : « Il y a un risque qu’avec la disparition de ses derniers amis et connaissances, il tombe dans l’oubli. » La première chose sur laquelle Scarpa me met en garde est la méthode : « Ne le cherchez pas sur l’île sous le nom de Giorgio De Gaspari, mais sous celui de Giorgio Foresto car, ici, tout le monde l’appelait ainsi. » Les raisons sont faciles à comprendre : « Il surgit de nulle part en 1970 et se fait immédiatement remarquer : il s’habille avec ce qu’il trouve dans la rue, il se lave très peu, il passe son temps à dessiner – sur des feuilles de papier, des toiles, des bouts de papier et du carton. Les habitants l’ont rebaptisé Giorgio Foresto, c’est-à-dire “étranger”. C’est ainsi qu’il a commencé à signer lui-même ses œuvres. » Scarpa me donne les coordonnées de quelques personnes qui conservent des œuvres de De Gaspari, ou plutôt de Foresto. Le premier est Pierluigi Busetto, fils du barbier de l’île, une institution; les journaux locaux, à sa mort en 2020, l’ont célébré comme « le dernier barbier historique de Pellestrina… Une référence pour tous, non seulement pour une coupe de maître, mais aussi pour une conversation en bonne compagnie. » Son fils le confirme : « Si vous entriez dans la boutique, la moitié des personnes présentes attendaient la coupe, l’autre moitié était là pour bavarder. Ma mère et moi disions qu’il avait sa propre secte de personnages, un groupe d’excentriques et de fous. » Parmi eux, évidemment, Giorgio : « Il s’était lié d’amitié avec mon père, qui osait parfois lui dire qu’il devrait se laver un peu plus souvent. Giorgio lui répondait : “Comment oses-tu, connard !” Mais la fois suivante, il revenait propre. » La maison de Busetto ressemble aujourd’hui à une exposition personnelle consacrée à Foresto, avec des œuvres qui couvrent tous les murs du salon, des chambres et du grenier, alternant avec des photos de famille, des calendriers et des céramiques colorées. « Elles ont toutes été achetées par mon père qui, en plus d’être un ami de Giorgio, était presque son mécène. Ma mère n’était pas vraiment d’accord. » Au cours de la journée que je passe à Pellestrina, je découvre qu’il est difficile de trouver une famille sur l’île qui ne possède pas au moins une de ses œuvres. Dans le chantier naval d’Attilio Menetto, il y a deux énormes peintures sur panneaux dédiées à la Madone de l’Apparition : un sujet très cher aux insulaires que Giorgio a représenté chaque année à l’occasion de cet événement religieux, bien qu’il soit lui-même agnostique et anticlérical. De nombreuses œuvres sont conservées par l’épouse de Ledo, un maçon qui a accueilli Giorgio pendant un an dans sa cave en 1970. D’autres appartiennent à l’épicier, à qui Giorgio a un jour proposé d’échanger un tableau contre un stock de bananes pour trois ans, ou bien se trouvent dans le restaurant Da Celeste, tenu par Rossano Zennaro. Un autre restaurateur, Lucio Bisutto, chanteur par passion, en a aussi acquises, dont certaines réalisées spécifiquement pour les pochettes de ses CD. Bien que Giorgio n’aimât pas les œuvres de commande, lorsqu’il en acceptait, il trouvait toujours le moyen d’y ajouter sa signature. « Je lui disais que s’il voulait gagner de l’argent, bon comme il était, il devait dessiner des vues de Venise pour les touristes », raconte Bisutto. « Une fois, il a accepté, mais il a mis un navire militaire américain à l’arrière-plan et des animaux à la place des hommes sur les quais. Il était antiaméricain et antimilitariste. » Dès que je parle de Giorgio à un insulaire, ses yeux s’écarquillent, son visage s’illumine. « Giorgio ? Bien sûr que j’ai connu Giorgio ! », disent-ils tous, et aussitôt ils se mettent à raconter une anecdote, comme lorsque sa bicyclette pleine d’œufs est tombée et que, pour ne pas les voir perdus, il s’est couché par terre pour les manger; ou lorsque Delio l’a invité à trouver un vrai travail – parce que s’il se cassait la main, il ne pourrait plus peindre –, et que, par défi, il a enlevé sa pantoufle, posé une feuille de papier par terre, coincé un stylo entre son gros orteil et son index et a commencé à dessiner avec son pied. « Tu vois, Delio, je ne dessine pas avec ma main, ni avec mon pied. Je dessine avec mon regard », lui a-t-il dit à la fin.

En plus de la maison dans laquelle il s’était installé dans le centre de Pellestrina, Foresto s’était construit une maison sur pilotis, semblable à celles utilisées par les pêcheurs, mais remplie de ferraille, de déchets et d’objets de décharge qu’il avait récupérés pour embellir cet atelier sur l’eau. Malheureusement, je ne peux pas la voir car l’eau l’a détruite il y a quelques années. En revanche, je peux rencontrer sa deuxième compagne, Marlene Sturz, qui vit toujours ici – même si tout le monde me le déconseille. Elle est malade, peu autonome, et ne voit pas d’un bon œil que les maisons de l’île soient remplies des œuvres de son compagnon, alors qu’il ne lui en reste que très peu.

Je m’approche de sa maison, je frappe. Je pense qu’il serait merveilleux d’organiser une exposition des œuvres de Giorgio Foresto pour honorer sa mémoire et faire connaître son histoire dans toute l’Italie. Une exposition individuelle à Milan serait un moyen de sauver son histoire et d’attirer l’attention du public et des critiques d’art sur ses œuvres. De cette façon, nous pourrions comprendre si De Gaspari était vraiment l’un des plus grands illustrateurs italiens du siècle dernier, ou si ses collègues ont exagéré. L’exposition pourrait s’intituler L’Artiste n’était pas présent.

Comme personne ne répond à la sonnette, je sonne une dernière fois. Soudain, j’entends un bruit : quelqu’un ouvre une fenêtre au rez-de-chaussée, mais les volets restent fermés. « Excusez-moi, je fais des recherches sur Giorgio », ai-je envie de crier, imaginant que l’âge de l’autre côté du volet a aussi affaibli son ouïe, mais un autre cri me devance. Ce ne peut être Marlène, la voix est celle d’un homme : « Allez-vous-en, je ne veux rien avoir à faire avec vous. Vous êtes des trous du cul ! »

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