En plein milieu du brouhaha ambiant de ses rues, ce n’est pas rêver, à Kinshasa, que de se faire soudainement doubler par des géants; marchant d’un pas lourd et déterminé vers on ne sait quoi, si ce n’est la volonté de capter l’attention des passants. D’un mouvement, d’un geste, d’une danse impromptue, ils court-circuitent le flot effréné de la vie quotidienne, pour que celles et ceux qu’ils croisent, relèvent la tête, s’arrêtent, s’approchent d’eux et se demandent : mais qu’est-ce donc ? Qui sont ces monstres de plastique, de ferraille, de papier, d’écorce, plus volumineux les uns que les autres ? Quelle est cette silhouette faite de dizaines de bouchons orange et bleus, qui balaye la rue frénétiquement jusqu’aux pieds des passants ? Ou cet étrange personnage – un amas de franges noires tirées de sacs-poubelle –, mouvant, qui n’hésite pas à pénétrer dans un van ouvert, et à s’asseoir à côté de son passager à la fois surpris et amusé. Qui sont ces deux monstres de canettes écrasées, dont les robes d’aluminium, agissant comme des grelots à chaque mouvement, haranguent la foule ? Et cette hybride – femme pour moitié recouverte de circuits électroniques – qui enlace mystiquement un homme à la tunique complètement tâchée, dont la démarche possédée lui donne l’air des survivants… C’est un véritable défilé de créatures fantastiques qui semblent prendre vie directement depuis les trottoirs. Car les sols de Kinshasa sont sales, jonchés de détritus piétinés à longueur de journée, sans égard. Une situation devenue de plus en plus critique avec les années, et le point de départ du festival KinAct. Une manifestation artistique expérimentale, pluridisciplinaire, engagée pour l’écologie, et visant particulièrement à sensibiliser la population kinoise à l’environnement immédiat : « Il y a un tel niveau d’insalubrité à Kinshasa, tu n’imagines pas. Les services de ramassage n’existent pas, ici. Tu marches dans la rue, tu traverses des montagnes de poubelles sans savoir d’où ça vient. Le pire, c’est que les gens ne les voient même plus, raconte l’artiste-plasticien Eddy Ekete, créateur du KinAct, et lui-même originaire de la capitale. C’est ce qu’il fallait changer. » En initiant ce festival avec une telle ambition, Eddy Ekete s’est improvisé « metteur en situation ». L’artiste explique qu’à Kinshasa, les habitants n’ont ni le temps ni la disponibilité d’esprit pour se consacrer à autre chose qu’au fait de s’en sortir. Le but était donc, pour l’artiste, de casser cette chaîne infernale, de réinvestir l’espace public, d’habiter la rue différemment. De se placer sur le chemin même des passants pour provoquer les regards et réveiller les consciences. Une forme de protestation visuelle basée sur l’action plus que sur les mots, pensée par Eddy et « unique », dit-il, dans un pays où « toute critique ouverte du pouvoir est réprimée ». « On s’est dit, il nous faut toucher le public mais les spectateurs ne sont pas disponibles. Les Kinois ne vont pas au musée, ils travaillent et transitent, tout le temps. Donc on a décidé d’aller à eux, avec une programmation simple. On se dit juste : toi tu fais ça là à telle heure, toi là, etc. L’idée est de communiquer par le biais de performances, car ça suscite toujours des commentaires, des réactions, et c’est exactement ce dont nous avons besoin pour développer des arguments plus politiques. » Le principe est donc simple : toute personne, artiste ou autodidacte, locale ou étrangère, peut prendre part au KinAct, tant qu’elle crée à partir d’une pensée durable, et que tout le processus se déroule in situ. Eddy y tient : « C’est à toi de créer depuis ici, c’est ce que je dis à tous les artistes qui nous rejoignent, explique-t-il, car Kinshasa est désordonné, tout se superpose, donc on veut que les artistes arrivent à produire dans ce désordre-là. » Ainsi naissent « les actes », comme les appelle Eddy, c’est-à-dire la restitution – par la mise en scène, la danse, la peinture, le chant, la poésie, la musique – de ce que la ville a inspiré, individuellement ou collectivement, aux artistes et associés lors de la phase préalable de résidence. Avec comme matière première de réflexion et d’action les tonnes de déchets, qu’Eddy et son équipe glanent méticuleusement toute l’année à Kinshasa, puis trient, lavent et classent : « On va dans la rue, dans les décharges, dans les marchés, derrière les grands magasins… Dans les supermarchés, on trouve beaucoup d’emballages, des déchets européens. Et au marché, ce sont plutôt des déchets “africains”, organiques. Je les appelle les méchants et les gentils », raconte Eddy avec humour. Car sa quête artistique s’accompagne d’une profonde réflexion sur l’occidentalisation du Congo, le bouleversement des habitudes. La surconsommation et son côté « malin », les couleurs qu’elle impose : « Il y a des verts, des rouges, des jaunes sur les emballages, qui attirent notre attention sans que l’on s’en aperçoive, qui nous font acheter des trucs sans qu’on le veuille. Alors on se sert de toute cette psychologie quand on crée nos costumes nous aussi », poursuit-il.
Ne plus se défile
par Margaux Seux
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Manque d’action politique, réaction artistique L’habit a toujours été utilisé comme un moyen de communiquer, de marquer ou renforcer une prise de position. Et lorsque les monstres du KinAct envahissent les rues de Kinshasa avec leurs membres de tuyaux emmêlés, visages-masques à gaz, combinaisons de miroirs brisés ou sachets de nouilles chinoises usagés, il est alors quasi impossible de ne pas être percuté par cette grande métaphore de l’état de la société congolaise. Grand tableau qu’Eddy, dans un effort qu’il sait vain mais symboliquement important, n’hésite pas à porter jusqu’aux institutions gouvernantes qu’il juge complètement « déconnectées » : « Une année, on a pris tout ce qu’on a trouvé par terre sans trier et on en a fait sept costumes identiques, pour ensuite aller se placer sur la grande avenue devant l’Hôtel de ville. On s’est posés là en tas, comme si quelqu’un nous avait juste déversés sur cette route qui est normalement utilisée par les gros 4 × 4 des politiques. Personne ne savait que l’on était en dessous. Ça a créé une cohue. Le maire a fini par sortir. Par là, on a voulu lui dire : “C’est ça, ta ville. Ici, ce sont les déchets qui dominent.” » Eddy Ekete a passé une partie de sa vie en France, notamment à Strasbourg pour y poursuivre ses études d’art. Il dit y avoir appris « la mentalité de la propreté de la vie » et de la récupération. La manière de reconsidérer un déchet. Regarder différemment les choses pour transformer sa pensée. Ce qui a décuplé le choc à son retour au Congo : « Je suis revenu en 2015, et j’ai vraiment vu la dégradation sur quinze ans : le niveau de saleté était terrible. Les gens continuent de venir à Kinshasa en pensant que la vie est meilleure ici, mais ça empire la situation. Sans gestion conséquente derrière, la ville déborde. » Cet élan vers la capitale, stimulé par la promesse d’une vie meilleure, est certes illusoire, mais pas anodin. Le fantasme prend racine dans les années 1970, âge d’or de Kinshasa. À l’époque de « Kin la belle », qui était alors le surnom de la ville – avant qu’il ne soit tristement remanié en « Kin la poubelle » par ses contemporains. En ces temps prospères, la république démocratique du Congo s’appelle encore le Zaïre, et la vie dans le pays s’articule autour d’un mélange de fierté nationale et d’ordre imposé par le régime dictatorial du chef Mobutu Sese Seko. Dans un moment charnière de la géopolitique mondiale, le pays bénéficie d’une aura internationale nouvelle, qui lui permet de diffuser son mode de vie. La musique et la sape font rayonner Kinshasa dans tout le continent et au-delà. La ville devient un vrai centre culturel, où la vie bat son plein. Et pour en soigner l’image, Mobutu mise sur la mobilisation populaire. Il instaure le « Salongo », un travail communautaire obligatoire, mais non rémunéré, où chaque citoyen se doit de nettoyer sa parcelle et d’entretenir les espaces publics. Ce système, bien qu’organisé sous contrainte du peuple, a au moins l’avantage d’offrir à la ville une image soignée et ordonnée. Une façade plus que profitable à Mobutu, qui cache alors derrière cet ordre apparent les pratiques abusives de son pouvoir, gangrené par la corruption.
Un mode de fonctionnement qui a dominé à Kinshasa, selon Eddy qui en dénonce encore les méfaits cinquante ans après. En effet, victime de sa brillante réputation, vectrice d’espoir, depuis l’ère Mobutu, la capitale voit sa population exploser, passant de 400 000 habitants à plus de 17 millions. Et après des décennies de manquements politiques, Kinshasa se laisse inéluctablement ensevelir par les tonnes de déchets produits quotidiennement par ses citoyens (environ 30 000 tonnes par jour).
En cette neuvième édition du festival, un chant résonne plus fort que les autres dans les rues de Selembao et Bumbu, celui des enfants de la ville. « Tika Boye ! », scandent-ils. « Lâche ça ! », en français – le thème choisi cette année. Lâcher les mauvaises habitudes, le vol, la corruption… Depuis deux ans maintenant, Eddy accorde une place de premier plan à la jeune génération : « Je prends le KinAct comme un courant de pensée et les enfants en sont l’avenir. On leur apprend à collecter ce qu’ils ont autour d’eux – les petits déchets de la maison – et à les transformer en costumes. Ça devient un jeu pour eux, et des habitudes qui restent. Je suis persuadé qu’il n’y a qu’avec eux que les choses peuvent changer », conclut-il.









