Lovés dans une coque

Lovés dans une coque

par Jacques Bernus

Un écrin corrézien Début janvier, il fait beau et très froid. Rendez-vous est pris en début d’après-midi chez Thierry Coudert, dans un hameau à proximité de Beaulieu-sur-Dordogne en Basse-Corrèze, tout proche de la vallée de la Dordogne. Cette commune, traversée par le 45e parallèle nord, est de ce fait située à égale distance du pôle Nord et de l’équateur terrestre (environ 5 000 km).

Dans ce petit village composé de vieilles bâtisses paysannes et de leurs granges, en grès et aux toits en ardoise, la maison de Thierry et Jeanne apparaît déjà singulière dans le paysage urbain du village. Ancien bâtiment industriel de l’après-guerre (1947), l’édifice était le lieu de séchage de la production des noix cultivées dans la plaine alentour. Sa bâtisse émerge au-dessus de la skyline du village. Le rez-de-chaussée de la maison est un capharnaüm, permettant le stationnement de véhicules, le stockage du bois, mais il laisse aussi apercevoir d’étranges objets hétéroclites mêlant tableaux, statues et outils inconnus.

Le home sweet home est à l’étage au bout d’un long escalier en bois où une voix nous invite à monter. Nous sommes accueillis par Thierry et sa compagne dans un espace atypique, ouvert et chaleureux, baigné par la lumière incisive du soleil d’hiver. Au centre de la pièce trône, comme une sculpture cubiste, un grand poêle noir qui diffuse sa chaleur au lieu.

Si, de l’extérieur, leur édifice d’aspect industriel semblait avoir peu d’ouvertures (les noix doivent sécher dans un lieu ventilé et ombragé), l’intérieur est lumineux, avec des fenêtres situées principalement au levant et au midi, dans une configuration particulière faisant apparaître le paysage comme autant de tableaux lumineux et mouvants.

Dans la grande pièce de vie, le mobilier et les luminaires aux formes rondes, colorées et généreuses, dans l’esprit pop des années 1970, contestataires mais pleines d’espoir dans le progrès technique, habillent les lieux.

Les objets, tableaux, sculptures, grands, petits, à profusion, sont installés partout où cela est possible, se mélangeant dans une diversité de couleurs, de formes, de matières.

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L’atelier de l’ébéniste Au rez-de-chaussée de la maison, donnant sur le jardin, un vaste espace lumineux, qui aurait pu être une salle d’été, accueille l’atelier d’ébénisterie. C’est un lieu unique où sont entreposés, rangés par types, tailles, formes, des outils magnifiques, mêlant bois et métal. À l’origine, Thierry a une formation d’ébéniste. Il restaure des meubles d’une autre époque.

Rapidement, il se rend compte que, pour réparer des mobiliers du xviiie siècle, il a besoin d’outils qui n’existent plus. C’est le début d’une recherche de ces objets rares. Cette quête va l’entraîner petit à petit vers d’autres horizons. Les outils anciens et précieux sont des objets techniques mais leur beauté leur confère également un statut d’objet d’art. La bascule est faite vers un autre monde infini, celui des objets dits d’art populaire. L’utilitaire n’est plus la règle, c’est l’émotion qui prime. Cette passion dure depuis quarante ans.

La collection de Thierry a trouvé sa place dans cette bâtisse qui trône au sein de ce hameau corrézien, acquise il y a une dizaine d’années, après plus de sept ans de lourds travaux. Thierry a mené la rénovation des lieux et la réalisation des travaux. Tous ces objets constituent aussi l’âme de la maison, partagée avec ses habitants et ses animaux de compagnie : l’affectueux chien noir, les chats noir et roux et les poules dans le jardin.

Au fil du temps, cette accumulation est devenue une collection singulière, d’art « naïf, magique, savant, non identifié, rituel, troublant », comme le souligne le catalogue Dédales paru en parallèle de l’exposition du même nom aux Musée & Jardins Cécile Sabourdy, qui lui a été consacrée. Cette œuvre d’une vie rassemble les créations de centaines d’hommes ou de femmes n’ayant pas un statut d’artiste. Des êtres éveillés au plus profond d’eux-mêmes par ce besoin irrépressible de créer. Ces tableaux, objets hétéroclites, figurines ou choses abstraites ont été découverts le plus souvent par hasard grâce à l’œil ébloui de Thierry, qui les a sauvés de l’oubli et même d’une possible disparition.

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Une famille de cœur L’œuvre la plus ancienne de la collection est d’origine celte, issue d’une civilisation de la protohistoire européenne (fin du IIe millénaire av. J.-C., son apogée à l’âge du fer en 275 av. J-C). C’est une tête humaine sculptée dans la pierre qui repose au centre du grand séjour, au pied du poêle.

Il y a aussi la louve mexicaine qui allaite son petit, une sculpture amérindienne taillée finement dans une roche noire polie, datant d’avant la conquête des conquistadors. Ou la tête rituelle (fin xviiie-début xixe siècle), découverte dans l’arrière-boutique d’un apothicaire-sorcier en Haute-Loire, en bois sculpté, fixée sur une tige et encastrée dans une vieille souche d’arbre.

L’art populaire et l’art brut représentent constituent la grande majorité des pièces de la collection. Les œuvres populaires sont réalisées par des gens sans instruction ni intérêt pour l’art mais qui, avec de l’imagination, de la patience et de la dextérité, produisent ce qui leur semble plaisant à voir, et rappelle, en cela, l’élan créatif des peuples primitifs. Les œuvres d’art brut, quant à elles, sont issues d’une pulsion, procèdent presque d’une thérapeutique personnelle. Produites dans le cadre ou non de l’institution, elles touchent à l’intime le plus profond, tentent de réparer un mal-être.

Dans ce lieu presque féerique, on navigue entre des univers artistiques qui se répondent. Des objets uniques, inattendus, dotés d’une puissance intérieure, entrent en résonance avec des pièces historiques plus anciennes. Tous se parlent entre eux. Leur proximité provoque parfois de nouvelles fulgurances.

Thierry et sa compagne vivent au milieu de leur collection et sont aussi habités par elle. La quête est sans fin, avec toujours l’espoir de dénicher une nouvelle merveille au hasard des brocantes. Thierry ne se veut pas colporteur d’objets rares et précieux mais un passeur, un transmetteur, celui qui aime partager son monde avec les autres et déclencher des émotions en faisant visiter sa collection.

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