Le premier réflexe serait d’essayer de lire, de déchiffrer, de comprendre ce qui est inscrit. Sauf que les traces manuscrites ou tapuscrites que l’on découvre au fil de cette collection d’écrits, nommée du titre évocateur Lorem Ipsum, sont le fruit d’un faux-semblant. Un jeu d’apparence dont on ne voit en principe jamais le résultat. « On », pour nous, spectateurs des films et pièces de théâtre au cours desquels ont été produits, de manière illusoire, ces lettres, mots, notes, décomptes, et autres « reliques », comme aime à les appeler l’artiste Alix Boillot, à l’origine de cette récolte originale : « J’aime bien poser sur les choses un mot qui ne leur est pas forcément lié, pour déplacer la valeur », dit-elle, ça l’amuse. Un décalage, mais pas tant, puisque telles des reliques, une par une, la soixantaine de pièces qui constituent à ce jour le corpus nous renvoient au souvenir d’une action, et à ce que l’on en garde.
Avant, comme tout le monde, Alix spectatrice regardait l’écran ou la scène et appréciait ce qu’il s’y passait comme un tout au service d’un récit, d’une histoire. Avant, Alix scénographe, car c’est l’une de ses nombreuses casquettes, nourrissait aussi elle-même les pièces sur lesquelles elle travaillait de nombreux détails, visibles ou invisibles, chacun participant l’air de rien à rendre vrai l’acte du jeu aux yeux du public. Un jour, au cours de la visite de l’une de ces remises qui louent du mobilier de cinéma, le hasard frappe (toujours là quand il faut). En ouvrant le tiroir d’une commode, elle tombe sur un petit carnet noir, gribouillé de toutes parts : « En le trouvant, je me suis dit que c’était ça, les écrits d’un comédien ou d’une comédienne qui faisait semblant d’écrire. Je l’ai trouvé graphiquement super beau, il m’ouvrait à un imaginaire assez dingue. » Du début à la fin d’une représentation, par le biais d’un accord tacite, il est acté que le spectateur ne remettra en question ni la vérité ni la sincérité de ce qu’il voit, que ce soit sur scène ou sur grand écran. L’espace physique et l’espace-temps du plateau de jeu sont sacrés et ce respect tient de la croyance collective. Alix venait de trouver l’envers du décor et s’apprêtait à déplacer le culte. Voilà qui marquait le début de quelque chose, c’était il y a sept ans. Le petit carnet trouvé ce jour-là est la première pièce de sa collection, toujours sa préférée depuis.
Avant même les mots, c’est bien le regard que l’on porte qui valorise toute chose – un thème cher à la pratique artistique d'Alix. Mais quand il s’agit de texte, il est rare de faire sans compter sur le sens des mots justement : « En principe, on conserve des textes pour ce qu’ils veulent dire. Ceux que je reçois sont pour la plupart illisibles car cachés du public, et c’est pourquoi ils sont souvent jetés. Mais ces accessoires ont commencé à prendre une valeur folle pour moi car ils appartiennent au moment précis où le comédien ou la comédienne était quelqu’un d’autre. » En posant ses yeux sur ces écrits de la sorte, voilà qu’Alix fait renaître du passé, et exister en tant que tel, l’usuel invisible. Ainsi, extraits de leur condition première, ces supports griffonnés laissent jaillir de leur cœur l’empreinte puissante d’un geste libre.
C’est ce qu’Alix aime particulièrement et appelle « l’esthétique du charabia ». Et bien qu’elle ait l’impression de recevoir « un cadeau de Noël » chaque fois qu’elle apprend d’un contact régisseur, directeur de musée ou décorateur plateau (elle envoie plus de 600 mails par an !) qu’une nouvelle trouvaille est prête à lui être envoyée, ce sont bien les pièces abstraites qui restent ses préférées : « Je trouve l’illisible puissant, ça laisse place au fantasme et au potentiel. » Alix apprécie d’autant plus « la lecture sensuelle et sensible » de ce que l’on ne peut déchiffrer. Le simulacre la fascine et, depuis sa collection, elle observe comment l’action du jeu infuse ces différentes manières de faire semblant. Comment le comédien abandonne le réalisme de ce qui se passe hors-champ pour focaliser l’attention du public, maximiser son pouvoir de transmission des émotions. Une manigance dont ces traces manuscrites singulières gardent précieusement le secret.
En parcourant ces papiers, nos yeux sont attirés, curieux, en quête d’indices, voyeuristes aussi un peu. Ils provoquent notre capacité à comprendre. Comme ces petites ratures stressées – en numéro 32 du corpus –, encrées en vert sur feuille jaune et concentrées au centre gauche de la feuille. Quelque chose de dérangeant, d’angoissant, se dégage de ce gribouillis, et pourtant c’est comme si la mine du stylo n’avait fait qu’effleurer le papier. Il suffit de lire les quelques lignes de description que joint précautionneusement Alix à chacune de ses pièces pour revenir au factuel, prendre du recul. Pour le faux tiré de Foucault en Californie, récit de Simeon Wade adapté et mis en scène par Lionel Baier, elle a écrit : « Une traductrice retranscrit en direct une conférence donnée à Berkeley par le philosophe. Elle prend des notes debout, derrière lui. » Il y a aussi des pièces tapées à l’ordinateur ou sur un téléphone, charabia de notre temps. Des surprises, dessinées, aspergées, ou même brodées, qui ouvrent le champ de l’écriture. Des blagues et notes personnelles que se laissent ici ou là les comédiens de la Comédie-Française entre eux (numéro 46). Il y a aussi des carnets qui ont servi sur plusieurs pièces et qui bouleversent soudainement notre rapport au temps, faisant se croiser les siècles et les scénarios.
Bien qu’Alix ait intégré Lorem Ipsum à ses projets artistiques – ayant pour volonté d’en exposer le résultat dans les années à venir –, cette collection n’en reste pas moins personnelle à l’origine. Elle la considère comme le ferait une curatrice, l’enrichit à partir de détails rescapés de certains espaces-temps. Pour elle, l’éphémérité des choses est motrice et nous rappelle « notre condition de vivant et la valeur de l’instant ». En tant qu’artiste, Alix « a du mal à produire une grande pièce monumentale faite pour rester », qui représente « un vrai engagement » physique. C’est ce qui lui plaît dans le spectacle vivant, le fait de ne laisser que peu de traces matérielles : « C’est même intéressant économiquement : il y a cent personnes qui achètent une place dix euros, et elles ne sont propriétaires de rien, ou seulement d’un moment. » Et ce sont les archives de ces moments perdus qui sont ici collectionnées, « des bouts de “ça a été” », un espace dans lequel il est bon de se laisser tenter au jeu de l’imaginaire.
Mots de scène
par Margaux Seux, extraits de Lorem Ipsum, collection d’écrits d’Alix Boillot
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