Poupée russe La notion d’enfant intérieur fait son apparition dans les années 1960, avec le médecin psychiatre américain d’origine canadienne, Eric Berne. Il distingue chez chacun trois états du moi qui structurent la personnalité et s’affirment différemment selon les contextes et situations de vie : le Parent, l’Adulte et l’Enfant. Inspiré des figures éducatives et spirituelles rencontrées comme des modèles parentaux connus, le Parent fixe les règles, transmet son savoir, apporte son conseil ou donne son soutien. L’Adulte observe son environnement, réfléchit et agit au regard du moment présent. L’Enfant ressent, réagit, rêve ou se replie, selon son vécu émotionnel. À chacun son trio interne plus ou moins équilibré. La psychanalyse avait déjà révélé le rôle déterminant de l’environnement dans le développement de l’enfant, mais l’idée qu’il continue d’agir en soi, capable de prendre part à la vie du sujet, rend la chose plus imbriquée, plus parlante. Dans les années 1980, un couple de psychologues américains, Hal et Sidra Stone, outillent un peu plus l’affaire avec la méthode du dialogue intérieur (Voice Dialogue), qui permettrait de converser avec chacune de nos facettes, désormais au nombre de huit : le Protecteur, le Séducteur, le Critique, le Rebelle, l’Enfant vulnérable, le Sauveur, l’Artiste et le Contrôlant. L’enfant est toujours là dans ce casting plus nombreux et imagé, mais affublé d’un adjectif qui sonne comme un aveu de faiblesse. Je vais l’avoir à l’œil.
Sors de mes jupes
par Carine Soyer
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Ouin ouin L’enfant intérieur ne serait rien d’autre qu’un tyran. Je mets les deux pieds dans le moi, comme les enfants aiment le faire dans les flaques. J’apprends qu’il faudrait s’en débarrasser, et ne pas le confondre avec l’âme d’enfant, qui s’exprime par exemple lorsqu’il neige, et qu’on fait une boule en riant. Mais oui. L’enfant intérieur s’apparenterait plutôt à une boule au ventre, un sacré paquet de nœuds affectifs à démêler, un sac de tensions, de douleurs et de traumas. Dans une vidéo de la coach Pascale Piquet, il apparaît, dessiné sur un paperboard, tapi dans l’estomac d’un adulte qui n’aurait pas bien digéré le défaut de reconnaissance, d’affection, de protection de ses parents et en aurait conçu un manque d’estime et de confiance. Résultat : l’enfant insécure ne grandit pas, mais laisse comme un grand vide qu’il va falloir combler par divers excès, et c’est lui qui, aux manettes, vous fait faire n’importe quoi. Rester dans une relation malsaine, multiplier les addictions, convoquer sa peur à chaque nouveau tournant. Alors que faire ? Pascale ne le dit pas sans une session de coaching, mais il serait possible de le guérir et pour ça des méthodes existent. Dans son livre L’Enfant intérieur, Isabelle Cerf, médium, diplômée de psychologie et autrice d’ouvrages ésotériques et divinatoires, propose tout un éventail d’exercices, qui passent par la respiration, la méditation, l’observation de ses émotions, la prise de notes, les moments de pause. Elle précise : « Se reconnecter à son enfant intérieur, ce n’est pas retourner dans le passé ni “revivre” son enfance. C’est apprendre à reconnaître en nous la part sensible, intuitive, joyeuse, vulnérable, créative, celle qui n’a pas besoin de masque, qui ressent tout à vif et qui sait ce qui est bon pour nous. Quand cette part retrouve sa place, c’est tout notre équilibre intérieur qui se réajuste et notre rapport aux autres, au monde, à la vie change profondément. » 3.Qu’est qu’on va faire de toi ?
Retrouver des yeux d’enfant, alors que le monde est en proie aux plus grands tourments, semble être un sésame contemporain. S’émerveiller comme au premier matin, opérer dans son rapport à la vie un changement d’aiguillage, chanter, dessiner, se déguiser, s’amuser d’un rien. Voir le beau, le pur, l’innocent. Je reçois une newsletter d’une galerie de design pointue qui en fait son thème du moment, en proposant des objets empreints d’un charme coloré et naïf pour retrouver ce souffle premier. On en a peut-être besoin. La lettre s’ouvre sur une citation de l’autrice Laura Vasquez, issue de son livre Les Forces : « Que reste-t-il de ton monde d’enfant de 3 ans ? En toi, qu’en reste-t-il ? » Intriguée, je m’y plonge, pour peut-être y trouver l’écho de mes gazouillis d’antan. Mais c’est un autre passage, une autre fulgurance, qui s’impose à moi : la narratrice, après avoir quitté un bar, va visiter la maison des morts. Une sorte de rite de passage. Elle entre, et la première chose qu’elle voit, ce sont des gens en train de jouer aux billes, mais chacun le fait seul, en silence et dans son coin. Une fille, qu’elle questionne tout de même, met rapidement fin à l’échange en lui tendant deux billes et elle commence à jouer à son tour, à viser, concentrée. « Et, après plusieurs heures de focalisation profonde sur l’objectif : toucher la bille centrale et capitale à l’aide d’une bille secondaire, je m’assis contre le mur et levai la tête. Toutes ces personnes autour de moi. Toutes ces personnes étaient en train d’essayer de mourir. Elles sont toutes en train d’essayer de mourir. Elles meurent à elles-mêmes, mais elles le font d’une manière originale, en utilisant des formes parfaites, tandis que la plupart des gens essaient de mourir à eux-mêmes avec l’actualité, avec les discussions, l’alcool, les apparences, les jeux bruyants, leur propre corps ou celui des autres, la nourriture et les plaisirs, avec la gloire. » Je vois d’un œil nouveau et bien différent ce jeu de cour de récréation, ce geste de l’enfance ici mortifère. Il s’agirait donc encore de remplir un vide. J’imagine le feutre de Pascale Piquet faire des points d’interrogation dans l’air.
Cela m’amène aussi à revenir au véritable gamin, celui de 4, 5 ou 6 ans, et à sa position dans le monde d’aujourd’hui, face à un adulte gesticulant pour retrouver des formes de joie intactes. Dans un documentaire diffusé sur Arte, Qu’est-ce qu’on va faire de toi ?, une classe de maternelle est au centre du dispositif filmique. Seuls les petits élèves interviennent, et pourtant chaque séquence, chaque moment capté est comme voué à commenter l’époque. La salle de classe, avec ses couleurs vives, ses bacs de feutres et, dans l’entrée, ses portemanteaux lilliputiens, devient le lieu des grands débats qui agitent le monde : la guerre en Ukraine, le genre, le terrorisme, les manifestations, les élections, toutes les complexités des grands viennent occuper leur champ. Ils sont touchants de répartie, d’associations uniques, voire de génie en imaginant à un moment des banderoles aux slogans poétiques et, pourtant, pourquoi vouloir les transformer en plateau d’experts, les voir singer l’opinion publique ? Ailleurs et bien avant, une émission de télé-réalité japonaise, « Old enough », remise au goût du jour par Netflix, montre des bambins de 3 à 6 ans allant tout seul faire les courses pour la maison, missionnés par papa et maman. Une caméra cachée suit leur périple, chaotique le plus souvent et drôle forcément, ainsi que la réaction du parent, si ému et fier de voir sa progéniture déjà responsable et autonome.
Trouver craquante la maturité supposée d’un petit bonhomme pendant que nous cherchons avidement la voie de notre propre réenchantement de gosse. Mystère de l’homme.






Neverland Je ne sais plus quoi faire de ce pot de colle. Pas de la Cléopâtre mais de ce pueri ego qui n’est en rien une pensée doudou. Il devient inquiétant avec ses billes. Attendre de lui qu’il ouvre à un nouvel élan, donne ce sursaut d’audace expressionniste, me semble de plus en plus hasardeux. Me reviennent soudain les huit compères des Stone : l’Enfant vulnérable n’est pas l’Artiste. Demander à son enfant intérieur d’aller vers plus de liberté créatrice, de dérapage ludique, voilà peut-être l’erreur, un problème d’interlocuteur. Car on sait que le dessin d’enfant n’a pas vocation à devenir œuvre d’artiste.
En 2021, Will Cooper, commissaire d’exposition anglais, propose « My Kid Could’ve Done That! » (Mon enfant aurait pu faire ça !), imaginée pendant le confinement, alors qu’il passait plus de temps en famille, notamment avec Astrid, sa fille de 5 ans, qu’il propulsera symboliquement responsable associée. Le pied de nez est assumé : le titre reprend une phrase symptomatique d’un rejet de l’art, moderne et contemporain, quand il s’éloigne des formes classiques attendues d’un chef-d’œuvre, pour devenir le jouet des critiques. Pour délégitimer un travail, rien de tel qu’un parallèle avec les gribouillis du petit dernier.
Quinze artistes sont invités à créer une pièce avec leur enfant. Y a-t-il une créativité familiale ? Quelle porosité entre jeu et travail ? L’atelier peut-il être un espace de garde fructueux ? Voilà de nouvelles pistes pour ronger notre os. Parmi les artistes, Harriet Bowman parle ainsi de cette co-production : « Au début, je ressentais une certaine pression pour créer quelque chose qui ait l’air “artistique” avec Len [son fils]. (…) Il l’a immédiatement ressenti et s’est désintéressé du projet. » Elle imagine alors un papier peint qui retrace en motifs et documents quatre ans de cohabitation, pas toujours évidente, entre une mère artiste au travail et son jeune enfant. Bien sûr, à cette exposition préside une pensée articulée par des adultes, dans l’acceptation d’un remuant compagnonnage, mais elle me renvoie à un cadre plus grand : dans le réel, cette quête de l’individu qui voudrait mettre plus de gommettes de sa vie, colorier en dépassant les bords de son quotidien, outer son kid, n’est-elle pas qu’une injonction parmi d’autres ? Vouloir revivre le temps sur un air d’enfant, arrêter de faire le grand, transformer sa maison un parc d’attractions, avec des jeux et des bonbons, me rappelle un ranch et son propriétaire quinquagénaire à la destinée tragique. Bye-bye, Peter Pan.



