La Dame bleue

La Dame bleue

par Florence Andoka

Peindre un corps humain, c’est s’adapter à la peau du modèle, jouer de sa morphologie, de sa patience, échanger pendant des heures, en vue d’une transformation annulant une identité pour en embrasser une autre, qui s’effacera en quelques minutes sous une douche bien chaude. Le bodypainting est un art qui flirte avec beaucoup d’autres : on pense d’abord à l’ancestral maquillage qui, cette fois, gagnerait tout le corps, au trompe-l’œil, au déguisement, on pense aux drags, aux cabarets, mais aussi à la performance, au happening, dont la photographie ne peut qu’enregistrer des traces. La nudité laisse entrevoir une possible dimension érotique à la pratique, ce qui expliquerait, outre l’exclusion stricte des enfants, la présence récurrente des femmes modèles et des hommes peintres. Gageons que cela évoluera, comme le suggère Kazim Christophe Cwikla, évoquant l’existence de quelques hommes modèles. Entre parodie et émerveillement, les pistes sont nombreuses pour saisir quelque chose de cette pratique peu médiatisée, dont la nudité et la peinture semblent néanmoins constituer le socle.

Pour cette édition, tous les corps de métier – le peintre, le modèle, mais aussi le coiffeur, le photographe – et un public conquis participent à l’apparition des Na’vi, peuple bleu, évoquant Vishnou, divinité hindoue à l’épiderme d’azur, pourvue de multiples avatars, ou encore La Planète sauvage (1973) de René Laloux et Roland Topor, peuplée de créatures cosmiques à la peau bleu marine et aux yeux rouges.

C’est comme si une mystérieuse Dame bleue s’apprêtait à hanter les forêts vosgiennes. On l’entendrait chanter, murmurer, psalmodier ou pleurer. La légende veut qu’elle apparaisse aux promeneurs comme un signe eschatologique ou sibyllin dont ils ne savent que faire. Certains veulent entendre, d’autres fuient, refusant d’imaginer ce qui, peut-être, les attend. D’autres encore lui rendent hommage. Quelques jours dans l’année, à l’approche du solstice d’été, des femmes se peignent le corps entre elles, allongent leurs oreilles d’oblongues prothèses, ornent leurs peaux de tigrures. C’est un temps de fête. Chacune est alors la Dame bleue et témoigne de sa gratitude à l’égard de la vie collective et de l’environnement menacé. C’est un temps de plaisir. On oublie le travail ordinaire pour se délecter du temps passé à s’émerveiller ensemble. Peindre les corps exige rigueur et minutie, les plus beaux effets sont déployés en vue de la procession au cœur de la forêt. La peau est un seuil, un espace intermédiaire entre rêve et réalité, présent et passé, intime et extériorité. Une fois l’épiderme bleui, les habitudes se dissolvent doucement, il n’y a plus d’argent, plus de rôle social, plus de langage forcé. On se tait, on chante, on échange des rires. Le corps gagne un rythme nouveau, prend des poses inédites. La pudeur disparaît derrière les jeux de textures et de profondeur. Le sourire s’élargit.

L’imaginaire en partage, jouant de références qui sont les nôtres. Je te peins, tu me peins, je te regarde, nous nous regardons regardés par d’autres qui font le lien, nous ne sommes plus nous-mêmes. Et, entre les nuages, le temps est suspendu.

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