C’est une ancienne ferme rénovée en maison de vacances dans un petit village de l’Essonne. Transmise de son arrière-grand-mère à sa mère, elle tient une place toute particulière dans le cœur d’Yvonne Dumas Milne Edwards. C’est ici, dans sa « tanière », qu’elle se retire de l’agitation urbaine, à 50 kilomètres de Paris où elle vit. Elle y passe son temps libre à arpenter le jardin et ses alentours, à en photographier les fleurs toutes petites, insignifiantes, au ras du sol, qui recèlent pour elle tant de sens et de mystère. Son herbier revisité est le fruit d’un recensement photographique puis d’un travail de post-production méticuleux. Après la collecte, les fleurs sont disposées sur une table lumineuse comme pour procéder à une auscultation des végétaux, empruntant ainsi à l’esthétique de l’imagerie médicale. Le « jardin animé », comme elle le nomme, prend alors vie sous la forme de personnages dans leur plus simple appareil. Le jasmin nous laisse voir sa jupe blanche, le coquelicot arbore sa grande chemise rouge, le pois de senteur danse et la fleur de tomate sort son tambour. La mise en scène, non dépourvue d’une touche d’ironie, laisse deviner toute l’affection portée à ces fleurs. Pour la diplômée de l’école des Gobelins, cette série hybride entre photographie et sculpture lui permet de faire un pas de côté et de s’attarder sur la flore commune à laquelle on ne prête que trop peu d’attention.
De beaux rejetons
par Leslie Veisse
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Un peu, beaucoup, à la folie L’observation du vivant est une histoire de transmission dans la famille d’Yvonne. La photographe est une descendante d’Henri et d’Alphonse Milne Edwards, deux médecins et zoologistes qui ont été des acteurs majeurs du Muséum national d’Histoire naturelle. Aujourd’hui, le Muséum détient la plus riche collection botanique et fongique au monde avec huit millions de spécimens recensés. Or on estime que seulement 20 % du vivant est connu à ce jour. « La botanique découvre chaque année quelque 2 000 espèces de plantes dites vasculaires – c'est-à-dire celles qui possèdent des vaisseaux où circule la sève. » L’étendue de la biodiversité et notre ignorance de celle-ci laissent donc planer une grande part de mystère. Cette puissance énigmatique de la nature a toujours nourri l’imaginaire. Les artistes s’en emparent comme point de départ, comme sujet en soi, incarnant l’esprit d’une époque. Pour Yvonne, rendre les plantes anthropomorphes est sa manière à elle de résoudre les énigmes. À travers son herbarium moderne, elle puise dans les formes de la morphologie végétale pour les détourner, les réinventer. Une nouvelle mythologie se met en place : les fleurs sont déifiées, flanquées d’attributs.






Jardin secret En 1909, le peintre Odilon Redon écrivait : « La nature, ainsi dosée et infusée, devient ma source, ma levure, mon ferment. » L’artiste convoquait ici un phénomène singulier : l’effet libérateur de la nature qui devient le vecteur de la créativité. Yvonne le confie elle-même : lorsqu’elle est dans son jardin, elle aime cheminer au gré de ses trouvailles, s’attarder sur les détails. Ce lieu à soi lui apporte des idées nouvelles qui appellent un autre matériel, comme le flash qu’elle n’utilise pas d’habitude. Elle aime travailler son art par l’ennui, par l’isolation. À l’époque de ses ancêtres, au XIXe siècle, la botanique était une discipline auxiliaire de la médecine et la classification du vivant servait à enrichir le savoir scientifique, à développer la pharmacopée. L’illustration était au service d’une représentation objective du milieu naturel à l’étude. Sa famille garde une trace de cela avec des travaux d’envergure, des planches d’époque. Cet héritage combiné à sa formation lui permettent d’inventer son propre langage, de créer un dialogue avec la nature selon des codes nouveaux. Sa connaissance des plantes lui a été transmise par son grand-père paternel et les préparations de tisanes avec des simples, savamment sélectionnés par son père, lui laissent un vif souvenir. Parce qu’elle sait le pouvoir des plantes, elle souhaite les chérir et les sublimer. Sa collection végétale photographique, empreinte de cognition autant que de poésie, en est le témoin.



