D’où viens-tu ?
J’ai un parcours typiquement atypique d’autodidacte. Ayant grandi en Alsace dans un milieu ouvrier, je décide cependant de boycotter mon bac pour travailler à l’usine. Tout en écrivant. Je vis ça comme une mise à l’épreuve. Puis, à la place du service militaire, j’effectue deux ans de service civil dans un centre social en banlieue parisienne. Un concours de circonstance m’amènera à m’occuper de politique audiovisuelle dans un ministère durant six ans. Je démissionne et deviens finalement un pionnier du web littéraire ainsi qu’un éditeur. C’est au début des années 1990 que j’ai connu mon épiphanie pour l’art brut, lorsque j’ai découvert l’œuvre d’Adolf Wölfli. J’ai été immédiatement fasciné. Mais, en confrontant ses œuvres à la définition de l’art brut par Jean Dubuffet, j’ai ressenti un hiatus qui m’a interpellé.
avec Christian Berst
par Isabelle Moisy Cobti
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Quel est ce hiatus ?
Il réside dans la polarisation que Dubuffet opérait entre l’art brut et les arts dits culturels. Dès son premier manifeste, le titre même – L’Art brut préféré aux arts culturels – portait en lui une opposition. J’ai toujours été adepte de la nuance, et cette polarisation me dérangeait.
Dubuffet insistait sur la différence de l’art brut, mais je percevais que cette distinction était davantage dogmatique que réelle. Bien sûr, on peut admettre que certaines formes d’art sont « différentes » dans leur intention ou leur contexte, mais les œuvres elles-mêmes, replacées dans d’autres cadres, pouvaient apparaître comme relevant de l’art contemporain. Ce dogmatisme initial m’a gêné, mais il m’a poussé à une réflexion plus profonde, me conduisant à vouloir exercer un droit d’inventaire.






Dubuffet a cristallisé un phénomène en tentant de réunir des œuvres qui, dès le début du XXe siècle, étaient regroupées sous l’appellation « art des fous ».
Pas exactement, puisque Dubuffet réunit « l’art des fous », « l’art médiumnique » et ajoute sa propre « touche » avec la notion d’« homme du commun » qu’il développe dans L’Homme du commun à l’ouvrage. Cependant, cette qualification est en soi un paradoxe. Par exemple, le facteur Cheval est un personnage extraordinaire au sens premier du terme, quelqu’un qui transcende le commun. Il n’y a rien de banal dans sa démarche ou dans l’édification de son Palais idéal.
Tu as choisi comme nom de galerie « Christian Berst art brut ». L’art brut ne m’intéresse pas… J’ai été scolarisé dans une école Freinet en Provence, passant du Luberon à la Camargue, avec leurs traditions respectives, et pour entourage Claude Viallat, Léopold Truc ou Christian Lacroix – des créateurs, sans distinction. Quand je dis que l’art brut ne m’intéresse pas, c’est uniquement en tant que catégorie.
Je comprends que cela ébranle le conservatisme que j’ai souvent observé dans le monde de l’art. Celui-là même qui ne peut parler d’art sans y adjoindre l’épithète de « contemporain ». Pourquoi ? Parce qu’il s’agit de provoquer chez son interlocuteur un biais particulier, de le placer dans le périmètre plus ou moins précis de son discours. Il en va de même lorsque l’on accole « brut » à « art ». Certes, l’art brut est un terme discutable et ambivalent, mais c’est un socle à partir duquel j’invite à un changement de paradigme. Il faut juste avoir le courage de s’affranchir des canons dominants et des habitudes sclérosantes.
D’ailleurs, lorsque certains disent : « Tout commence avec Dubuffet », je réponds : « Non, il est lui-même l’héritier d’Aristote et Socrate, des romantiques, des surréalistes qui, avant lui, ont célébré la folie – l’altérité, donc –, comme un élément indissociable du génie. » Si l’on perçoit les catégories comme des structures rigides qui enferment et excluent, bien sûr, elles sont contestables. Si, en revanche, elles sont envisagées comme des points d’appui, comme des pierres d’achoppement permettant d’initier un dialogue ou une réflexion, alors elles deviennent utiles, indispensables même.
Comment penser sans mots, sans concepts ? Les catégories ne sont pas intrinsèquement des prisons; elles sont des outils. Leur usage dépend de l’intention sous-jacente : ouvrir ou fermer, inclure ou exclure.
5.Nommer pour penser.
Camus disait : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » 6.Que penses-tu du critère d’autodidaxie ?
Les critères d’autodidaxie ou d’exemption de culture posés par Dubuffet dans les années 1940 me paraissent notoirement inopérants. Tant d’artistes contemporains sont autodidactes, ça n’en fait pas des artistes bruts. Quant à dire que des gens sont exempts de culture, c’est juste une négation choquante de la diversité culturelle. Non, ce qui est constant dans l’art brut, c’est une créativité fondée sur l’écart mental ou social d’avec la norme qui donne lieu à la mise en forme d’une mythologie personnelle. Et ceci, loin des circuits de légitimation ou de monstration.
7.Et de l’outsider art ?
Les Anglo-Saxons ont accolé le label d’outsider art à un certain nombre de pratiques un peu orphelines, qui ne s’intégraient pas forcément dans des catégories bien définies. Que recouvre réellement ce terme ? Manifestement, il dépasse la notion d’art brut telle que je la conçois, et telle que Dubuffet lui-même la concevait.
En léguant sa collection à la Suisse, Dubuffet a ressenti le besoin de clarifier certaines choses. Cela l’a conduit à opérer une séparation entre l’art brut et ses apparentés. L’outsider art fait tout le contraire : il mélange absolument tout ce qui ne rentre pas dans le « canon » ou qui souffre d’un déficit de reconnaissance. Quant au terme lui-même, c’est un aveu d’exclusion auquel je ne peux souscrire.
Bref, si l’outsider art est une galaxie, l’art brut en est le soleil.
8.Deleuze disait que « le point de démence de quelqu’un est la source de son charme même. » Cela me fait penser à la phrase de René Char : « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience. » Et moi, ce trouble, je le trouve fécond. Il doit être fécond.
9.Qu’as-tu remarqué en voulant intégrer le milieu de l’art parisien ?
J’ai été frappé par le conformisme et les préjugés du monde de l’art. Je pensais arriver dans un univers où la disruption, l’avant-garde faisaient loi. Mais pas du tout. J’y ai rencontré deux adversaires farouches : le dogmatisme et l’ignorance. J’ai rencontré des gens éminents qui ne savent pas grand-chose sur le sujet de l’art brut, qui n’y ont pas assez réfléchi, qui n’ont jamais vraiment envisagé cette notion. C’est dans leur angle mort.
10.Comment naviguer dans cet univers lorsque l’on se situe du côté d’une attitude plus singulière ?
Il existe différentes formes d’adaptation et de refus d’adaptation. Certains artistes bruts évoluent et ne correspondent plus aux critères de l’art brut. Dans certains cas, plutôt rares cependant, leur exposition au monde de l’art révèle en eux une conscience de leur statut d’artiste, ce qui peut les amener à sortir d’une forme de chrysalide. Ils se perdent peut-être pour l’art brut, mais ils se trouvent en tant qu’artistes, et c’est une incarnation en soi. Mais pour la plupart, leur nature profonde, change rarement. J’observe que plus leur mythologie personnelle est puissante, moins ils se soucient de l’extérieur.
11.Comment écris-tu les biographies de tes artistes ?
L’enjeu autour de la biographie et de la singularité artistique se pose avec acuité. Faut-il mentionner les particularités de l’artiste ? C’est une responsabilité énorme. D’où parle-t-il ? D’où crée-t-il ? Éviter cette question revient à masquer une réalité qui a pourtant façonné son œuvre. Face à ce constat, j’ai choisi d’assumer pleinement cela dans mes cartels d’exposition : je dis ce que je sais.
Je trouve que c’est une atteinte à l’intimité. Et cela resserre de façon coercitive la lecture de l’œuvre : les spectateurs se retrouvent coincés dans ce qu’ils vont prendre comme une « révélation ». Un symptôme peut évoluer, se transformer, et se dissoudre au fil du temps dans le corps et l’esprit d’un être. Les nominations psychiatriques ou les « handicaps » n’ont pas vraiment de place dans mes pensées.
La maladie mentale peut être un catalyseur d’énergie, une énergie surnaturelle pour certains créateurs.
Lorsque l’on nomme une caractéristique, ce n’est pas pour réduire un artiste à une seule facette, mais pour comprendre le terreau dans lequel son œuvre a pu émerger. Ce n’est pas une manière d’enfermer ou d’occulter, mais au contraire d’ancrer. Mettre une étiquette ou influencer la perception d’une œuvre en révélant ou en taisant certaines informations est un choix délicat. En voulant taire la différence, ne finit-on pas par commettre un mensonge par omission ? N’est-ce pas le signe qu’on n’a pas encore pleinement accepté cette différence ? Cela ne gêne personne que, dans l’art contemporain, une œuvre soit précédée ou accompagnée d’un discours, d’un « paratexte » qui, dans certains cas, devient une prothèse indispensable pour qu’elle tienne debout. Pourtant, ça infléchit grandement sa perception par le public.
13.Je pense qu’il y a d’autres alternatives : les voies poétiques, les écrits d’artistes.
Mais quid des artistes pour lesquels il n’y a que la possibilité d’un tiers qui parle à leur place, par procuration ? Parce que là, tu parles d’artistes qui maîtrisent le verbe et la manière dont ils veulent se présenter au monde, parce qu’ils l’ont décidé. Si l’on dit : « Il est considéré comme schizophrène », c’est une formule générique qui permet de comprendre que cette personne a un haut degré d’altérité.
14.As-tu une déception ?
Je suis agacé à l’idée qu’on m’ait vendu une histoire de l’art où il manque un chapitre. Je ne voulais pas faire passer l’art brut, qui me troublait au plus haut point, pour quelque chose que j’étais convaincu qu’il n’était pas. Je pense comme un chercheur. Je m’interroge, et j’aimerais qu’on s’interroge collectivement. Je crois que l’intelligence collective doit l’emporter à un moment donné. Il faut se dire qu’il est temps de s’asseoir, d’examiner ce que nous avons sous les yeux, et de ne pas réduire la question à des simplifications. Est-ce qu’on n’est pas capables de réfléchir à la définition de l’art et de la renouveler à la lumière de ce qui se passe sur ce terrain-là ? Ce terrain dont les bords sont toujours un peu fluctuants, mais en même temps, ne dit-on pas que ce sont les bords qui définissent le centre ?
Godard rappelait souvent que la marge tient le texte, tandis que Derrida disait aimer « quand les bords du contexte s’évasent ». Je ne pense pas qu’on t’ait vendu un livre d’histoire de l’art dont il manquait un chapitre, mais un livre dont il manquait un paragraphe à chaque page. Finalement, avec ces définitions, ces catégories, il se joue quelque chose qui a un lien beaucoup plus fort avec l’acte de création même.
Qu’est-ce qui fait que l’homme, à un moment donné, a investi des objets qu’il a façonnés du pouvoir de lui faire dépasser sa propre condition ? Je pense que les premières œuvres d’art étaient des objets cultuels avant tout. Aussi, retrouver ce lien au cultuel et au spirituel chez des artistes qui ne font pas profession de l’être, qui ne sont pas occupés à trouver leur place dans un marché ou dans un continuum — celui de l’histoire de l’art tel qu’il est conçu par l’Occident —, cela ne peut que me transporter. À bien y réfléchir, les artistes bruts sont peut-être les véritables « insiders ».



