Acquis veut bien l’entendre

Acquis veut bien l’entendre

par Jérôme Lamy

Les pratiques scientifiques, que l’on associe aujourd’hui aux laboratoires de recherche, aux revues prestigieuses, mais aussi à la haute technologie et à l’innovation, se sont constituées, lentement, en disciplines. Ce savoir académique a organisé des règles précises de probation et d’administration de la preuve. Précieux en ce qu’il offre une perspective rationnelle du monde, ce savoir-là a aussi suscité des critiques nombreuses : son aveuglement devant les dégâts causés par certains de ses développements, sa compénétration avec le capitalisme contemporain, le gigantisme technologique qu’il promeut… Mais il existe, en deçà de cet espace des sciences constituées, des savoirs pratiques qui ont, depuis l’Antiquité, couvert d’autres spectres de connaissances. Ce sont des connaissances communes, validées par l’action et l’efficacité immédiates; des savoirs partagés, transmis oralement ou par imitation; des rationalités d’usage offrant une pluralité de points de vue sur le monde. Ces savoirs-là, qui se tiennent en lisière de l’Académie, qui ne se détachent que rarement des limbes de la pratique ordinaire, qui mobilisent des compétences plurielles, ces savoirs-là, donc, méritent qu’on esquisse leur histoire, et qu’on rappelle qu’ils n’ont jamais cessé de frayer dans le corps social. On les appellera « populaires », « vernaculaires », « quotidiens », « amateurs », « profanes », « militants »… Ces qualificatifs incertains disent assez la difficulté à les contenir dans un périmètre étroit. Gardons-nous de vouloir en établir une improbable liste exhaustive. Contentons-nous, pour rendre raison de leur prolifération, de repérer quelques mouvements de leurs déploiements dans le temps.

Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant avait remarqué, pour la Grèce antique, que la mètis (la ruse) renvoyait à « un certain type d’intelligence engagée dans la pratique, affrontée à des obstacles qu’il faut dominer en rusant pour obtenir le succès dans les domaines les plus divers de l’action ». Diriger un navire, maîtriser le métal en fusion, fabriquer des armes, chasser, pêcher, tout cela suppose la mise en œuvre de stratégies adaptées, la mobilisation d’artefacts longuement manipulés, la connaissance intime de l’environnement immédiat. Ces arts de faire exigent également une longue fréquentation de la nature, de ses manifestations et des moyens d’en tirer le meilleur. Au Ier siècle av. J.-C., Varron reconnaît aux agriculteurs leur part irréfragable de savoirs et leur capacité à expérimenter. Même si des traités tentent de répertorier et de rationaliser les façons de cultiver la terre, le savoir par corps et l’apprentissage au long cours continuent d’alimenter une connaissance inédite sur le monde.

Tout ce qui participe de la vie quotidienne, de la perpétuation de l’existence, du renouvellement des énergies vitales fait l’objet de savoirs qui sont d’abord mis en pratique, expérimentés, rectifiés, développés, modifiés, affinés. Ce sont des gestes minuscules, des variations infinies, des nuances imperceptibles dans les manières de faire qui donnent à cette variété de connaissances leur épaisseur et leur texture. Savoirs culinaires, reconnaissance des fragrances, répertoires des plantes utiles, finesse des gestuels dans les arts mécaniques les plus divers… Un ensemble de connaissances de l’infime et du quotidien entretient un rapport rationnel au monde. Mais d’une rationalité immédiatement pratique et efficace. Au Moyen Âge, par exemple, la mesure des terrains met en jeu une géométrie locale et une mesure de la valeur culturale des parcelles.

L’époque moderne, qui voit l’avènement d’une science expérimentale appuyée sur des mesures instrumentées et inscrite dans des institutions dédiées comme les académies ou les revues savantes spécialisées, transforme radicalement le rapport aux savoirs pratiques. Pascal Dubourg Glatigny et Hélène Vérin ont recomposé l’histoire de la mise en ordre et de la mise par écrit d’une partie des connaissances artisanales : « réduire en art » consiste à tenter d’unifier des connaissances volatiles et partielles. Mais le procédé n’a pas seulement pour corolaire la fixation des savoirs pratiques, il participe de leur extorsion. Prenons, par exemple, la notice « Charpente » de l’Encyclopédie rédigée par l’architecte Jacques-François Blondel. Il est indiqué que « l’art de la Charpenterie a fait de très-grands progrès en France, depuis que la plûpart des entrepreneurs & les ouvriers ont sû s’instruire de la partie des Mathématiques qui leur étoit nécessaire ». Blondel ajoute que serait souhaitable, toutefois, que les « habiles maîtres » de l’art « écrivissent sur cette matiere d’une maniere satisfaisante ». En somme, si les charpentiers ont su apprendre des mathématiciens, ils n’ont pas encore produit le manuel de leurs propres savoirs. L’Encyclopédie est (notamment) une vaste entreprise de captage des connaissances pratiques. Elle collecte, met en forme, libelle, expose et détaille les savoirs concrets des artisans et des ouvriers. En ce sens, elle manifeste et symptomatise un rapport singulier aux façons de connaître. Elle rappelle l’établissement d’une hiérarchie entre des savoirs institués (ici, les mathématiques) et des savoirs professionnels (la taille du bois, par exemple). Dans le vaste répertoire de la modernité scientifique que compile l’Encyclopédie, émerge donc, crûment désignée, une fracture entre (au moins) deux façons de dire le vrai, de produire des effets attendus sur le réel et d’appuyer son action sur des formes de rationalité. Ces savoirs pratiques, concrets, artisanaux, quotidiens sont donc reconfigurés par le savoir académique. Pas tous, bien sûr. Certains continuent d’échapper à la fixation modernisatrice. Et puis, le XIXe siècle fait émerger d’autres voies de connaissance.

L’industrie a uniformisé les gestes des artisans, réduit leurs marges de manœuvre, contraint leurs corps, limité strictement leur autonomie. Mais, comme l’a montré Jacques Rancière, en se privant de sommeil, les prolétaires ont tenté, dès les années 1830, des stratégies d’émancipation. Et celles-ci passent, inévitablement, par des savoirs d’un genre nouveau. Le cas de Gabriel Gauny, menuisier parisien du début du XIXe siècle, est, de ce point de vue, exemplaire. L’ouvrier-artisan forge une philosophie émancipatrice, un savoir qui fait droit à l’élévation de l’esprit par l’éducation.

Ce ne sont plus seulement les sciences de l’ordinaire qui animent les marges de la science instituée. Désormais, certains entendent produire leurs propres connaissances sur le monde en général (et non plus seulement sur leur domaine de compétence a priori). Dans une certaine mesure, alors que la science académique s’ordonne en disciplines distinctes et se dote de règles plus précises de fonctionnement, les savoirs populaires tentent d’associer à la connaissance du monde une réflexion sur l’ancrage social des manières de connaître. L’historienne Anne Secord a ainsi montré comment certains artisans du Lancashire se réunissaient, dans les débuts du XIXe siècle, au pub le dimanche pour herboriser et échanger des informations botaniques. Les gentlemen jugeaient sévèrement cette pratique trop peu normée. Les artisans ne s’en laissaient pourtant pas compter en défendant dans leur pub leur méthode de travail.

Il nous faut ici distinguer, en suivant Volny Fages, les savoirs produits par le peuple des connaissances élaborées pour le peuple. Qu’en est-il de la puissance émancipatrice lorsque certains savoirs sont mis à disposition de la population par les franges les plus aisées du corps social ? D’autant que dès les années 1830, la science officielle tient à se séparer de l’espace public. En France, l’Académie des sciences, pour éviter que ses débats ne soient livrés qu’à la presse, publie ses propres Comptes rendus. Parmi les initiateurs de cette décision, on trouve François Arago, par ailleurs auteur d’une Astronomie populaire. Populaire, oui, mais pas trop. On ne saurait permettre à tout un chacun de pénétrer l’univers de la science académique. C’est un rapport de force avec les institutions savantes qui s’instaure alors. Et, des marges les plus politiquement engagées, une colère sourd, non pas seulement contre le savoir verrouillé des professionnels de la science, mais contre toutes les formes d’autorité qu’il représente. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, des anarchistes combattent une science institutionnelle dont les effets néfastes se font sentir sur les populations et sur la nature. Henri Beylie, en 1901, lâche sans concession : « Des brigands patentés sous les termes de médecins, savants, inventèrent les sciences dont le but est de dénaturer tout ce qui est naturel, et qui se firent nourrir par les autres. Ils tirèrent de la Nature, des produits et des engins monstrueux qui permirent de s’exterminer, de se tuer à distance, de falsifier les aliments et d’empoisonner l’air et les eaux. Tous ces savants ignares, qui ignorent tout de la Nature devinrent les alliés des puissants. » Entre les savoirs populaires et les savoirs de l’Académie, les tensions sont nombreuses. Mais tous les liens ne sont pas rompus. La science amateur émerge comme une tentative de concilier une approche rationnel du monde et une forme de loisir bourgeois. L’astronomie amateur, dont Camille Flammarion a pu être la figure de proue, a constitué le parangon de cette position tout autant sociale qu’épistémique. Toutefois des investissements plus politiques ont pu parfois faire de la science amateur un foyer d’interrogations nouvelles. Reysa Bernson, redécouverte par Jean-Michel Faidit, astronome amatrice de grand talent, assassinée à Auschwitz, visait une internationale des amateurs d’astronomie.

Les savoirs en bordure ne sont pas seulement des connaissances produites pour enrichir le répertoire de l’émancipation. Ils ont parfois un caractère d’urgence vitale. Ce sont les connaissances produites, par exemple, par les malades du SIDA et leurs proches, qui ont enrichi considérablement les connaissances du virus. Si les pôles disciplinaire et profane ne se confondent pas, leurs interdépendances et même leurs tensions produisent des savoirs inédits. Car l’expérience sensible et intime du malade, sa connaissance somatique, son relevé précis des symptômes composent une matrice d’informations et d’analyses que la clinique ne peut fournir.

Peu à peu, à partir de la fin du XXe siècle, les savoirs en lisière des institutions retrouvent une forte coloration politique. Les lanceurs d’alerte, par exemple, en prévenant la montée d’un risque, en pointant une situation potentiellement dangereuse produisent également des connaissances inédites. Ils font circuler, dans l’espace public, des éléments intéressant le plus grand nombre afin que soient envisagées des solutions politiques.

Ce rapide parcours dans les savoirs à la lisière permet de restituer quelques aspects de leur histoire au long cours. Des rationalités paysannes de l’Antiquité à l’alerte contemporaine, des arpentages médiévaux à l’amateurat, une même position marginale dans l’espace social et dans l’espace épistémique émerge. Hors des matrices institutionnelles du pouvoir et de la science, des connaissances pratiques sont mises en œuvre, testées, validées, reprises, transmises. Elles ont, pour une part, fait l’objet à l’époque moderne d’une rationalisation par l’imprimé. À partir du XIXe siècle et tout au long du XXe siècle, c’est leur politisation (ou non) qui les positionne dans l’ordre social. Mais un fait demeure, têtu et irréductible : les marges des sociétés produisent des savoirs spécifiques, des rationalités pratiques, des connaissances potentiellement politiques. Par-delà cette lisière, donc, un continent de savoirs, souvent oubliés, parfois obscurs, engage un rapport original au monde. Il importe de ne pas négliger ces zones opaques de la connaissance pratique et de restituer le grain fin de leurs particularités. Il s’agit ainsi d’enrichir l’expérience historique de la science, en même temps que de restituer les potentialités émancipatrices des savoirs de l’ordinaire.

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