La fabrique du beau bizarre

La fabrique du beau bizarre

par Mathieu Buard

Henry Darger, Aloïse Corbaz, Augustin Lesage, August Walla… et leurs présentations contemporaines lors de différentes expositions sur les arts singuliers – « Art brut » au Grand Palais à Paris en 2025, « Obsession » au LaM à Villeneuve-d’Ascq en 2026 – croisent et réinventent les frontières des médiums de création. Par ces biais sont valorisés les regards construits par des auteurs issus des marges, où motif, décor, scène et genre ne cessent de se rejouer et de s’entremêler, dans l’appréciation d’une pluralité de styles. Où l’indicible construit l’éloge d’une autre virtuosité, rétrospectivement.

Éditer ces auteurs outsiders, au présent, est une autre paire de manches, et semble se poser comme une aporie à la fois éthique et plastique, tant pour des questions d’adaptation que de processus. La maison Lemaire a commencé à déployer ces motifs indisciplinés à l’échelle du vêtement en travaillant avec l’artiste brut Noviadi Angkasapura ou l’autodidacte Joseph Yoakum… Et pour l’industrie de la mode, puiser dans cet imaginaire signifie flirter avec l’étrange, partir en quête d’un archipel invisible, imprévisible, impossible à embrasser totalement sinon à la manière du palais du facteur Cheval… en réassemblant cette constellation hétérogène. Faire des gammes avec un beau bizarre ?

Les frères jumeaux Takaya et Fumito Matsuda, fondateurs de Heralbony, façonniers et imprimeurs sur étoffe, s’attellent pleinement à la valorisation de ces auteurs solitaires. L’entreprise, située à Iwate, dans le nord du Japon, fabrique et édite ces visions singulières, avec l’envie de faire se tenir ensemble, d’égal à égal, une écriture autonome fixée par des motifs placés et des prints à porter. Une collection faite d’écarts, de divergences.

Le nom Heralbony, qui ne figure dans aucun dictionnaire, est apparu pour la première fois dans un carnet rédigé par Shota Matsuda, leur frère aîné, à l’âge de 7 ans. Shota est autiste. Et durant leur enfance, les deux frères Takaya et Fumito sont profondément marqués par « le regard empreint de pitié » ou de compassion non constructive que l’entourage porte sur l’enfant. Cette expérience nourrit leur désir de transformer la perception du handicap en révélant sa puissance de créativité.

Chez Heralbony, la question du style se décide par le choix des auteurs, dont les pratiques ne reposent sur aucune habitude, et dont l’expertise n’est pas celle des ornemanistes et des ensembliers. Les décors et les motifs échappent à l’agencement attendu, l’image représentée s’apparente davantage à une aventure entrechoquée entre le geste et la couleur, où plane un air de hors format, sinon de hors-piste, efficace et frontal. Heralbony, avec ses objets imprimés, soutient la direction artistique particulière de proposer un large spectre de dessins uniques, au plus près de la main des auteurs, et aux identités textiles les plus éloignées des poncifs des compositions et des symétries réglées que les industries créatives développent. Foulards et petite maroquinerie viennent nourrir ce style hors. Et sans doute le plaisir, pour celui qui les porte, d’une qualité infra-ordinaire.

Les faits biographiques qui définissaient ces dessinateurs et peintres – souvent classés par commodité et déconsidération comme autodidactes, handicapés et/ou fous – sont désormais caduques. Et Gugging, hôpital, musée et galerie, déjà faisait s’effondrer ce sentiment que les auteurs outsiders étaient coupés du réel et du monde; il s’y valorisait, là, tout au contraire, les pratiques et les productions de ces artistes, et ceux-ci façonnaient un commentaire certes excentré mais disert sur l’actualité, les manières de vivre, nos existences. Et ce n’est pas rien.

Ainsi, si les images contemporaines des écrans vertèbrent la fabrique du réel, comme le montre Hito Steyerl avec ses installations plurimédias grotesques (notamment The Island, à la Fondazione Prada 2026), l’instantanéité immerge le regardeur dans une hyper versatilité fanée. Les auteurs singuliers, eux, libérés de la charge de s’y conformer, pratiquent un temps long, une écriture intérieure matérialisée, et explorent des flottaisons intimes, des nervosités représentées, et encore des motifs en l’absence de toute bordure. Le grain, la trace, le poids sont retranscrits dans les imprimés sensibles où se jouent l’économie de nos regards, recommencés, très à distance du brain rot contemporain; loin des effets lissés des flux viraux, de l’IA et de ses stéréotypes, sans chichis ni selfie.

Les choix éditoriaux des auteurs, augmentés depuis 2024 d’un concours international intitulé « HERALBONY Art Prize », affirment des compositions sans norme, sinon tenues par les bords du tissu. Le champ pictural s’incarne en un motif placé, éloquent et définitif, fait de coloris invariants, de tracés jamais déclinés : rien ne fait gamme textile dans cette perspective. La logique ne répond pas à celle, marketing, d’un color range, ni à celle d’un processus industriel ordonné. Quasi spirit et hors d’un temps linéaire.

Les fondateurs de Heralbony parlent ainsi d’un geste répété, des obsessions, des fragilités qui apparaissent dans l’image imprimée : où tout fait pinceau.

Cette application renouvelle le mode perceptif de la tradition du carré. L’impression sur l’étoffe préserve le format initial, au cadrage près. Réfléchi par les tonalités locales, voisines plus que préméditées, le dessin n’est pas colorié, il se fait par le geste de l’épaisseur du trait colori. L’image, déposée à la surface de l’étoffe – une « visualité » –, est prise entre l’indiscipline ou l’outre-discipline des techniques. Le « bon motif » est appliqué avec ses textures et ses profondeurs. Aux irrégularités manifestes.

La collection qui en découle relate par bribes des rencontres singulières, des trouvailles, des personnalités, dont l’idée centrale est aussi celle d’arborer une écriture libre, discontinue, la présence d’un sujet d’expression plutôt que celui d’une marque, d’un logo, d’une reconnaissance et de son storytelling. Le projet-manufacture édite ainsi une cohérence, pour une clientèle en quête d’auteurs, une expression sincère, d’affections.

Un entre-deux mondes, où le porté du foulard, destiné à s’enrouler sur les corps, offre la fabrique d’un caractère.

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