Fragments d’un dessin amoureux

Fragments d’un dessin amoureux

par Carine Soyer

Leurs mains ont la parole C’est la première fois qu’ils en parlent vraiment. Ils n’ont pas préparé de discours et présenter leur production les surprend un peu, au début. Ils se regardent, hésitent, s’interrogent des yeux. On aimerait directement demander à Josqlin.

S’ils cherchent d’abord leurs mots, c’est peut-être parce qu’ils n’en ont pas besoin dans ce rituel qui s’est installé dans leur couple, depuis plus de dix ans maintenant. Concernant leur pratique, Jos dit : « C’est assez silencieux entre nous. » La feuille de papier lévite entre leurs mains : une fois qu’il a réalisé au trait le dessin, elle le suit à la trace, le retouche aussi souvent et lui donne ses couleurs. Ils n’en discutent pas, c’est comme un accord tacite, chacun à sa tâche, même si de labeur il n’est pas question entre eux.

On pressent ceci : c’est dans le travail qu’il leur faut s’exprimer, on ne va pas tout mélanger. Elle, diplômée d’architecture avant de changer de voie, pour assurer la direction artistique de la Gaîté Lyrique de 2019 à 2022, en plus de ses missions de création de programmation et d’exposition, et récemment commissaire d’exposition indépendante, est rompue à l’exercice de la parole, à la transmission d’une pensée, à l’explicitation d’un propos artistique; lui, qui fait du cinéma d’animation et connaît bien le langage du dessin, argumente chaque jour le choix de tels plan, scène, personnage ou dialogue, mais dans le cocon de leur appartement parisien, hors des zones du verbe et du raisonnement, des bureaux et des initiatives professionnelles, il semble qu’est né un objet autrement éloquent.

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1 + 1 = Josqlin Peu à peu, les mots leur viennent pourtant pour dire justement leur non-nécessité. Libre et spontané, tel est Josqlin. Qlin, qu’on préfèrera maintenant appeler par son prénom Daniel, le dit ainsi : « Quand je commence un dessin, le simple fait de toucher avec la pointe du crayon le papier et de tracer des lignes, ce que je ne fais plus dans mon travail, me fait du bien. Je recherche seulement ce geste et ne me pose pas la question du sujet, de ce qui va être représenté. Je ne veux pas d’un cadre ni me passer commande, mais laisser parler mon instinct, quelque chose qui vient de plus loin ». Jos continue : « Lors de mes études, le dessin au Rotring m’intimidait, mais je pouvais passer beaucoup trop de temps à faire mes rendus en couleurs. Dans ma tête, même si j’aime ça, je ne dessine pas, j’ai besoin du trait de Daniel et, quand il me confie un dessin, il y a comme une urgence. Dès que j’ai un moment, je m’y mets sans chercher à comprendre, à visualiser l’ensemble. Je me lance sans avoir même une idée des couleurs, et pendant qu’un dessin sèche, j’en termine un autre. Je peux y passer des heures… » Daniel rebondit : « Tu es sur un travail de patience, de longueur, de profondeur, quand je suis dans un geste plus rapide, plus marqué noir et blanc… Il y a une complémentarité qui mène à une unité à la fin. Je ne serais pas capable d’aller là tout seul, de prendre les aquarelles, d’aller jusqu’au bout, avec cette implication que tu as. »

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Les rêveries de deux promeneurs Il suffit de voir un échantillon de Josqlin étalé sur la table, sur le parquet – principalement des formats carrés de 31 × 31 cm ou 20 × 20, même s’ils se sont frottés à plus grand depuis peu – pour se laisser porter par les formes et les couleurs, les méandres, les associations, les imbrications, les alliances qui occupent chaque feuille, la saturent... Come wander with me annonce d’ailleurs le compte Instagram @josqlin. Viens te balader avec moi. Un compte péripatéticien pour une errance visuelle dans des dessins aux récurrences certaines, qui seraient comme des endroits à contempler, simplement. Un endroit, c’est bien la manière dont Jos et Daniel envisagent Josqlin. Des dessins comme des surfaces refuges, de réparation, qui n’ont pas besoin d’être repérées, reconnues, localisées, qui existent librement et laissent la couleur triompher. Qui sont le lieu de leur confiance mutuelle. L’impression qui s’en dégage est d’être face à un paysage apaisé dont on devinerait les strates, les profondeurs… Daniel précise : « Il y a quand même un langage symbolique que j’ai développé peu à peu. Il y a toujours un crâne, pour exprimer l’éphémère, il y a toujours une flamme, comme une sorte de fantôme lumineux, avec l’idée de rester vivant. Il y a souvent des animaux totems, puis à un moment sont arrivés des éléments qui coulent, des bouquets de gerbes, des écailles qui se métamorphosent en agrégats de pierres et on a commencé aussi à faire comme des coupes de paysages, des îlots… ils arrivent sans prévenir, s’installent, mais si on cherche à réaliser un motif précis, là, ça ne marche pas. » Recette de cuisine Jos lâche aussi le mot « croûtes » pour évoquer leurs dessins. Ça tombe bien, ils sont réalisés sur la table de la cuisine, une fois les reliefs des repas débarrassés. Ces croûtes font de nouvelles miettes en la présence des taillures de crayon, des bouchons de feutres, des gouttes d’aquarelle et de peinture, quand Jos ouvre les tiroirs du conteneur roulant jaune miel qui renferme son matériel multicolore. Daniel, quant à lui, ne les nomme pas, ou alors va pour Josqlin. Peut-être qu’à la table de la cuisine, l’usage veut qu’on ne parle pas les mains pleines.

La cuisine va bien à Josqlin, lieu de répétition douce, celui où l’on partage un repas, réconfortant et nécessaire. Et ces dessins qui reviennent régulièrement entre eux deviennent de nouvelles nourritures terrestres. Ils les reconnectent avec un désir premier, une joie simple, celle d’un léger crayonné, de la lumière d’une teinte. Ils les apaisent, les réparent, les éloignent du contrôle, des injonctions diverses, les rapprochent de la vie. Ils sont comme un mantra, qui protège et libère leur esprit. Et puis, quand ils sont finis, sans crier gare, juste avec le sentiment de la chose aboutie, Jos leur confère un nouveau statut : celui de sets de table.

Échange de beaux procédés « En les donnant, je dis souvent : tu peux t’en servir comme set de table », déclare Jos. Manière de ne pas mettre trop d’importance dans cette offrande souvent inattendue pour son destinataire. Il sera un ami, une rencontre dans le cadre professionnel. Il faut un lien serein. Ce protocole qui veut que 1 dessin fini = 1 dessin donné, c’est pour beaucoup elle qui l’initie. « Ce sont les enfants qui d’habitude donnent leur dessin, mais dans une relation adulte, cela n’a rien d’évident ! » Les dessins sont basés sur un échange inaugural, qui se déroule d’abord entre eux, et le fait qu’il se poursuive par un don renforce encore cette idée. C’est comme s’ils devaient circuler. Daniel confie : « Les réactions sont très diverses; certains ne comprennent pas, d’autres sont très touchés. Il faut dire qu’on apporte sans prévenir quelque chose d’un peu intime, venant de nous. Le fait de s’exposer, de s’ouvrir, cette bascule, elle est étrange aussi. Offrir un dessin c’est presque se remettre en danger, sortir d’une zone sereine qui ne concernait que nous et où personne ne nous attendait. » Un autre dessein Josqlin sonne un peu comme Josquin, un prénom qu’ils aiment bien, et qu’on relie à un certain « prince doux », qui mena une vie dédiée à la méditation. Josqlin a-t-il, quant à lui, un devenir roi, un autre avènement possible ? On suppose que la question les embarrasserait, pour eux qui cultivent une forme de discrétion. Il leur arrive de penser à une suite, de tenter de trouver d’autres manières de faire vivre cet objet fait de leurs deux élans. Jos énonce : « Il y a le compte Instagram, qui était au départ une manière de garder une trace visuelle de ces dessins que nous n’avions plus, et que nous enrichissons au fur et à mesure. On a pensé aussi à des impressions textiles ou à des petites sculptures à emporter avec soi, puisqu’on a toutes ces vanités, ces amulettes représentées... L’idée d’un don plus scénographié nous a effleurés, dans un vrai échange avec la personne, qui mènerait à un dessin plus personnalisé, mais ça changerait le “protocole”, on sortirait de cet endroit à l’abri. Ou pourquoi ne pas réunir celles et ceux qui en ont reçu, les faire se rencontrer, comme une grande famille qui aurait chacun sa croûte ! » Josqlin seul le sait.

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