« Je n’aimais pas la peinture. » C’est ainsi que Mathias se lance dans l’évocation de l’activité qui lui prend une grande partie de son temps libre à côté du métier de psychiatre qu’il exerce depuis vingt ans. Tout juste concède-t-il une attirance ancienne pour le dessin avec lequel il a voulu renouer il y a six ans en s’inscrivant aux cours de l’atelier Edgar Saillen à Montreuil. « Tout le monde peignait, à un moment je me suis dit qu’il allait falloir s’y coller. » Alors il a pris ses pinceaux, guidé par l’estime et l’amitié pour son « prof », qui le conseille, le guide, dans un échange permanent : « Car je peins avec lui », considère-t-il.
On a promis qu’on ne ferait pas d’analyse de bas étage ici, qu’on ne ferait pas ce coup-là à un psy. Pudique, Mathias ne s’épanche pas plus sur les raisons de son choix pour la psychiatrie que sur son attraction-répulsion pour la peinture. « Ça aurait pu être autre chose », affirme-t-il en se remémorant notamment les cours de céramique au cours desquels il s’était intéressé aux ornements peints bien davantage qu’au modelage… « Il faut préserver des bulles de mystère », s’attache à dire celui qui a effectué seize années d’analyse mais qui adopte une attitude protectrice à l’égard des causes profondes qui motivent ses choix et sa créativité. Le bac en poche, il se souvient s’être lancé dans les études de médecine par atavisme. Attiré par les questions touchant à l’âme humaine plus que par les soins du corps, il a choisi la psychiatrie après avoir hésité avec l’anatomopathologie, cette discipline de la médecine qui consiste à réaliser des diagnostics en observant les lésions du corps au microscope. La beauté colorée des lames présentant des amas de cellules le séduisait, lui qui dit pourtant ne pas apprécier les abstractions de l’art contemporain.
S’il se tient à distance du corps dans sa pratique de la médecine, Mathias recherche volontiers la chair en peinture. Il est attiré par le relief de la matière, le grain de la toile, et confesse connaître des moments d’extase quand il peint la peau de ses modèles. Mais comme chacun sait, l’extase se mérite. En ce qui le concerne, elle se paie généralement au prix de trois heures de doutes et d’essais infructueux pour trente secondes d’impressions magiques. « Je suis d’une lenteur totale », affirme-t-il sans qu’on sache vraiment s’il s’en désole ou s’il le revendique. Il consacre au moins un an et demi à chaque toile, en dépit des aléas qui accompagnent ce long cheminement. « Il y a des moments où je n’en peux plus, où ça se cadenasse dans quelque chose d’étriqué, des moments où je n’en peux plus de moi. Parfois il faut tout détruire. On massacre ce qu’on a fait et ça ouvre tout », dit-il en évoquant avec amusement un portrait de son filleul dont il a fini par effacer le visage après des mois de travail car ce dernier ne lui revenait toujours pas. Jeu de persévérance, jeu de massacre… un beau résumé des réalisations humaines.
Peut-il parfois se dire satisfait de son travail ? La question le plonge dans des abîmes de perplexité. Aime-t-il ses tableaux ? Oui et non, la réponse varie. Il refuse de les regarder autant que de s’en séparer et les garde tous retournés au sol dans une pièce ouverte, sorte de vestibule qui dessert les chambres dans son appartement aux tons neutres, sans aucune œuvre d’art ou élément de décoration au mur. « Une fois tous les six mois, ça me prend, je regarde, mais je ne veux pas les voir, je ne sais pas comment les regarder. » Et d’ajouter avec malice pour expliquer l’absence totale de tableaux dans son appartement : « Les tableaux, je déteste. Je trouve ça lourd, plein, sans vie. Tout est rempli. » Ce qui ne l’empêche pas de passer des heures au Louvre pour admirer la technique des artistes de la Renaissance flamande et de rêver de réaliser un tableau saturé d’une multitude de détails baroques… « Quand c’est rempli, c’est rempli. » Le fantasme d’une maîtrise d’orfèvre, sûrement.
Après avoir fait un peu mieux connaissance, il est temps de retourner les tableaux et de contempler ses créations. Un sujet s’impose alors, celui de la mort; il fallait bien en passer par là ! Ici, c’est un jeune homme qui nous regarde en tenant un couteau ensanglanté à la main. Là, un autre qui a les yeux bandés et qu’on s’apprête à pendre. Récemment, il a voulu peindre un crâne à côté du portrait raté du filleul. « Je voulais peindre des trucs sur la mort », confirme-t-il sans épiloguer. Ses modèles puisent autant dans ses proches que dans les sources infinies d’Internet ou les visages croisés dans la rue qui peuplent les galeries de son téléphone. Mathias pratique le mix and match qui détonne : il peut combiner une pose vue sur un tableau du Louvre avec un ciel aperçu dans un clip de Kendji Girac, ou bien une photo de condamné à mort iranien avec le corps de l’acteur jouant Jon Snow dans la série Game of Thrones; le tout en se concentrant avec de la musique dark ambient qui, comme son nom l’indique, plonge les amateurs du genre dans un bain de sonorités morbides.
La pratique artistique peut-elle sauver les âmes ? Le docteur sait bien que non, mais il a ce désir pour ses patients que chacun puisse trouver un espace de création comme il a su lui-même le faire; quitte à devoir briser quelques inhibitions pour certains. « Il y en a qui adorent la peinture mais qui ne pratiquent pas, je ne comprends pas. J’ai des patients qui font des maquettes, du scrapbooking. Je les pousse. » En ce qui le concerne, la peinture n’est pas une activité qui s’assimile à de la détente. C’est un chemin de solitude qui laisse une grande prise au doute, une activité réflexive qui exige de mobiliser pleinement son attention, un artisanat lent et patient qui a le pouvoir de faire oublier la fuite du temps; au fond, c’est ce qu’il recherche.
En ce moment, il travaille sur deux tableaux, dont le portrait effacé de son filleul. Celui-ci ne figure plus que des nuages mais il ne peut se résoudre à l’abandonner, bien que la solution peine à émerger. Séparé de tous les autres, le tableau – qu’il qualifie d’« horreur » – est caché dans une autre pièce, fermée celle-là, où il est posé à terre et retourné contre un mur, cela va sans dire. L’endroit est vide à l’exception d’un divan. Le modèle s’appelle Freud, nous précise-t-il. Surtout pas d’interprétation
Couvrez ce dessin que je ne saurais voir
par Tristan Piérard
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