La photo est prise

La photo est prise

par Raphael Mayol

Ils sont arrivés comme ça. Par nécessité plus que par volonté esthétique. Au départ, pour le maintien d’une prise, la recharge avant de repartir en exploration. Les totems de Yann sont comme lui : présents au bon moment. Le premier a vu le jour à Boston, face à une évidence : « Les plugs d’ordi ne tiennent pas. » Et si, en assemblant l’ordinaire, l’absurde, le présent, pouvait naître un nouvel objet, une solution ? La fonction prime ici sur l’émotion mais, derrière un paquet de clopes et une télécommande, c’est tout un questionnement qui s’opère.

D’où viendra l’équilibre ? Comment faire tenir l’ensemble ? Des problématiques inhérentes à l’objet mais permanentes dans sa pratique – où l’énergie du présent ne faiblit jamais, où tout est une question d’instant : capturer l’essence d’une personne ou d’une situation sans jamais feinter, toujours sur le moment.

Ces totems de fortune, Yann a décidé de les photographier, comme on répond à une impulsion. Est née une série comme un clin d’œil, qui semble résumer à elle seule la manière dont il vit la photographie.

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Contrainte Faire avec ce qu’on a et parvenir à un résultat. Une cuillère en bois et deux grosses piles. C’est ainsi que sont nés les totems et c’est aussi comme cela que Yann aborde une prise de vue.

Pour lui, la contrainte offre un cadre, une limite, c’est même un garde-fou. Elle devient essentielle dans l’acte de création car elle donne les contours, les conditions. Elle invite parfois l’accident, la bascule, permet d’être inventif, radical. Une porte de frigo à disposition ? Voilà une source de lumière improvisée, un pari excitant.

La contrainte concerne tout le monde, annule les privilèges. « Que tu viennes de grandes écoles ou que tu aies pris un raccourci… elle te rattrape et remet les choses à plat. C’est l’école de la vie. » Et si une photo doit satisfaire son commanditaire ou le modèle, c’est avant tout à lui-même qu’il la doit, avec pour seule question, non pas “Est-ce que je vais y arriver ?”, mais “Comment vais-je y arriver ?” »

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Voyage Les totems sont des symboles de l’ailleurs. Une canette de soda arôme litchi, un paquet de gingembre en morceaux, une banane : ils naissent en voyage, durent le temps d’un matin ou d’une nuit pour remplir une mission. Issus du sourcing local, ils sont comme « un fragment du pays traversé ».

Et l’appel du lointain est un moment de ressource pour Yann. Pour lui qui travaille toujours en équipe sur ses projets, le voyage en solo représente un temps suspendu, son moment de liberté. Ce qu’il préfère, c’est l’énergie avant le départ – l’observation dans les aéroports, par exemple, un véritable terrain de contemplation. Le voyage le reconnecte à lui-même, le recharge. C’est sa manière de rester en alerte, sans faiblir.

Éphémère

Ses totems sont fugaces. Une boîte de baked beans, de pellicules photo, une bouteille de sauce piquante et une bouteille d’eau plate ne se croiseront sans doute plus jamais. Ils ramènent en cela à l’essence même de la photographie : un instant va forcément bouger, une lumière changer, une situation évoluer… On ne revient pas deux fois au même endroit, dans les mêmes conditions. C’est peut-être pour cela que Yann photographie autant, presque de manière compulsive. Pour ne rien rater de ce qui est là, une seule fois. Et l’histoire s’écrit a posteriori, comme avec les totems. Yann préfère dialoguer avec l’inattendu quand il commence une série. Laisser venir le maintenant. « Est-ce que c’est la lumière ? Est-ce que c’est le sujet ? Mieux : est-ce que c’est toi qui es habité à ce moment-là ? » Adrénaline Un totem est fragile. La pointe d’un fer à repasser, lui-même posé sur un paquet de mouchoirs. L’équilibre est aussi précaire qu’abouti, trivial et pourtant salvateur. S’en dégage une certaine excitation. Et Yann est formel : l’œil doit être excité. Le photographe, en éveil partout. Photographier demande une pratique constante. Il faut continuer, toujours. Pas question pour lui de ralentir, de laisser « la flemme » s’installer, les commandes devenir trop présentes et le catégoriser. Toujours garder intacte cette sensation, ce feu du mouvement.

Il rêve pourtant de passer un week-end dans sa maison, mais cela n’arrive pas. Il enchaîne les projets. « Il faut faire, il faut y aller. Ce n’est pas “J’en ferai un peu ce week-end”, non, c’est tout le temps. C’est comme cela que les trucs arrivent, que ça sort. » Son équilibre. Comme le totem.

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