Depuis quelques années, sur la place du village de La Motte – 3 070 habitants, dans le massif alpin entre Nice, Toulon et Fréjus –, un panneau apposé sur la façade rose d’une maison accolée au bar-tabac, au-dessus d’une fenêtre en arcade, affiche : MALHAC. Derrière cet acronyme cryptique se cache le Musée archéologique de la lampe à huile antique et de la céramique, un lieu privé initié par Marc Danchin pour y déployer sa collection. Car l’homme est actif au cœur de son village.
Marc Danchin a, selon ses propres termes, « beaucoup travaillé toute sa vie ». Il arrête l’école précocement et, bientôt, une tante qui travaille au musée de l’Homme à Paris le fait entrer comme photographe en charge de l’inventaire – faut-il y voir un signe ?. Il y restera pendant trois ans. De retour dans le sud de la France dont il est originaire, il crée sa société de matériel médical. D’abord distributeur, il devient fabricant; la société grandit, et Marc Danchin a parfois envie de se détendre. On lui suggère d’essayer la plongée sous-marine. Il existe un club à Bandol, à côté de chez lui : il y effectue son baptême, puis, passant les niveaux un à un, devient un plongeur aguerri.
Le détendeur, l’inventeur et la lampe à huile
par Louise Grislain
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Le détendeur Un jour, alors qu’il accompagne une connaissance plongeant pour la première fois, une pierre attire son attention sous le bateau. Elle est jolie, manifestement taillée, mais personne autour de lui ne semble pouvoir préciser sa fonction ou son origine. À Saint-Raphaël ou au Cap d’Agde, il commence alors à fréquenter les musées d’archéologie sous-marine – nombreux dans cette région qui est le berceau de la discipline en France –, à la recherche de sa jumelle.
Tous les connaisseurs le rappellent, Marc Danchin en tête : ce qui a conduit à l’essor de la plongée, c’est une avancée technique – la mise au point du détendeur qui permet au plongeur de quitter son lourd scaphandre et le tuyau d’air le reliant directement à la surface. L’Aqualung, cette technologie nouvelle disponible aux États-Unis dès 1952, a été développée par l’incontournable Jacques-Yves Cousteau et un ingénieur d’Air Liquide, Émile Gagnan. C’est d’ailleurs sur la plage du Barry, à Bandol encore, que Cousteau a effectué son premier essai concluant en 1943. Dans ce décor et pendant des décennies, des groupes d’amateurs donneront libre cours à leur passion pour l’exploration sous-marine et travailleront alors en bonne intelligence avec les scientifiques et conservateurs mandatés par l’État.






L’inventeur Revenons à Marc Danchin, à la recherche de sa pierre. Il finit par découvrir que la belle roche taillée est une ancre grecque. C’est le début d’une passion qui ne va plus le quitter. Au début des années 1980, il fait la connaissance de Jean-Pierre Joncheray, figure locale, pionnier de l’archéologie sous-marine française et « inventeur » – car c’est ainsi qu’on appelle le découvreur d’une épave – d’une cinquantaine de bateaux.
Il enchaînera les plongées avec et sans son mentor. À cette époque encore, les plongeurs amateurs sont autorisés à conserver une partie de leurs trouvailles. Il explique que les objets ainsi collectés ont pour lui la valeur du témoignage du moment de la plongée, de la situation du bateau, des amitiés nouées. Au bout d’une dizaine d’années, les rapports se complexifient entre les plongeurs amateurs et les autorités. Les temps changent et la coexistence entre les scientifiques d’État et les autres n’est plus d’actualité.
La lampe à huile C’est alors que Marc Danchin exhume d’un carton cinq lampes à huile antiques offertes, des années plus tôt, par une tante revenant d’Afrique du Nord.
Il en a croisé peu au cours de ses plongées et, pourtant, c’est la quintessence de l’objet antique du quotidien. Sa modestie même se quantifie. Citant Pline, Marc Danchin la décrit ainsi : sa lumière dure quatre heures, son prix est celui d’un verre de vin. Dans les thermes, on en allume jusqu’à deux mille à la fois, entretenues sans relâche par les esclaves.
Ce récipient en céramique, doté d’un orifice central et d’un bec troué d’où jaillit la flamme, commence à le fasciner. Cette lampe est un fossile directeur; elle est considérée la plupart du temps comme un repaire chronologique sûr permettant de dater la strate dont elle est extraite. Omniprésente et essentielle, elle devient naturellement le support de croyances et de visions, quand dieux et déesses accompagnent tant le quotidien antique.
Après avoir étudié les cinq lampes données par sa tante, il se lance dans une patiente opération de collecte qui l’amène à réaliser des dizaines d’acquisitions, la plupart du temps dans des ventes aux enchères. Épluchant minutieusement les catalogues, il réunit un corpus de centaines de lampes à huile, visant l’exhaustivité. Elles proviennent de tout le bassin méditerranéen. Les plus anciennes datent de l’âge du bronze, les plus récentes, du viie siècle. Sur plusieurs millénaires, elles déclinent les saveurs de leurs particularités tout en conservant une étonnante cohérence formelle.
Une fois cet ensemble méthodiquement réuni, décrit et photographié, il s’interroge. Qu’en faire ? L’achat d’une maison donnant sur la place du village de La Motte lui permet de partager sa collection avec le public. C’est l’objet par excellence de l’artisan anonyme, sa silhouette répétée fait motif dans les rayonnages du petit musée, où la présentation typologique évoque les planches illustrées d’une publication scientifique.
Récemment, Marc Danchin a décidé d’ouvrir une nouvelle salle consacrée aux pièces issues de fouilles sous-marines. Quand elle sera ouverte se côtoieront ainsi au MALHAC les témoins muets de milliers de nuits antiques et les vestiges remontés des fonds tout proches par Marc Danchin et d’autres passionnés, formant en creux le portrait d’une société d’amateurs-plongeurs.
Bientôt retraité, Marc Danchin réfléchit à l’avenir de son musée et vient de créer un fonds de dotation pour léguer l’ensemble aux pouvoirs publics. Très investi dans la vie locale, il a également racheté avec sa femme Pascale, céramiste, les fonds de commerce de la boulangerie, de l’épicerie et de la pizzeria du village, permettant leur réouverture. Autant d’échoppes qui entourent, sur la place principale, le MALHAC.



