Ludique et nostalgique, misant sur une forme de proximité avec les stars, le format « Vidéo Club » de Konbini s’inspire des Criterion Closet Picks de l’entreprise nord-américaine de distribution du même nom. À la différence près que le coffre aux trésors digitalisés se situe en plein Paris, dans les travées surchargées de l’avant-dernier vidéo-club de la capitale, JM Vidéo. Un antre aux 50 000 références de films à louer ou à acheter, soit beaucoup plus que ce que n’importe quelle plateforme numérique peut proposer. Les anecdotes fusent à mesure que les uns et les autres – Ruben Östlund, David Cronenberg, Bong Joon-ho ou encore Isabelle Huppert, pour n’en citer qu’une poignée –, s’emparent des jaquettes de leurs films préférés ou redécouvrent leurs propres filmographies. Comme le dit un Brad Pitt subjugué, lors de son apparition dans le format, devant une étiquette promo pour des films à 10 euros : « C’est super d’être ici », avant d’ajouter plus loin : « On oublie qu’on est entouré de tous ces grands films (…) J’avais oublié tout ça ».
Tout ça, c’est tout ce qu’on croyait avoir perdu. Un lieu qui rassemble des films sous une forme physique, tangible. Un espace où rencontrer d’autres cinéphiles et où la recommandation ne s’exerce pas par des algorithmes qui nous contraignent mais par des humains passionnés. Une bibliothèque de films qui propose un éventail vraiment représentatif de la richesse du cinéma, en dehors de toute standardisation de l’esthétique et du goût, telle qu’elle se pratique sur certaines plateformes.
« Oui, c’est ici », renseigne un affichage malicieux sur la porte de la boutique de l’avenue Parmentier, dans le 11e arrondissement. Les curieux viennent désormais du monde entier pour arpenter les mêmes allées que leurs idoles du septième art, avant de repartir avec un souvenir. « La semaine dernière, quelqu’un qui m’a dit qu’il venait ici avant d’aller voir le Louvre et la tour Eiffel. C’est quand un peu exagéré, mais ça veut dire quelque chose », estime Théo Bancilhon, l’actuel gérant du magasin, à la tête d’une petite équipe aussi passionnée et jeune que lui. Ce jour-là, deux producteurs portugais d’à peine 30 ans se filment dans le magasin avant de repartir avec des coffrets de Jean Eustache et Jacques Rozier, comme s’il s’agissait d’objets à part, précieux, leur matérialité leur donnant une valeur symbolique inestimable à leurs yeux.
Toucher des jaquettes, fouiller dans les rayons… les pastilles de Konbini renvoient à un imaginaire que chérissent les nostalgiques du monde d’avant, même si beaucoup de nouveaux clients de JM Vidéo, nés à la fin des années 1990 ou dans les années 2000, ne l’ont pas connu. Des jeunes avides de renforcer leur cinéphilie côtoient d’anciens habitués des vidéo-clubs, à l’instar de cet homme d’un certain âge, ayant noté sur un bout de papier le titre d’un film qu’il désire louer, confus de ne pas l’avoir inscrit correctement, aidé par Théo à retrouver la bonne référence. Le jeune gérant en est convaincu, l’expérience physique du magasin et du DVD permettent de tirer bien plus d’un film que sa simple consommation sur les plateformes. Certains plongent dans les bonus pour entendre le réalisateur parler de son projet, d’autres profitent du passage en magasin pour échanger avec l’équipe sur leur expérience de visionnage.
Aujourd’hui, le destin du magasin semble intimement lié à Konbini. Le succès des vidéos du média en ligne a permis de développer l’activité de vente en plus de la location, et surtout d’organiser une levée de fonds permettant d’envisager l’avenir. « On se rend de plus en plus compte que ce lieu représente une alternative essentielle qu’il faut protéger », explique Théo, se faisant l’écho de l’inquiétude des professionnels du monde du cinéma face aux difficultés des salles, à la concentration du secteur donnant toujours plus de pouvoir aux plateformes et aux menaces à peine voilées des politiques sur le système de financement du cinéma et l’exception culturelle. Sécuriser les copies des films, leur offrir un sanctuaire indépendant de la conjoncture, voilà l’enjeu : « Le but, maintenant, c’est de continuer à être là dans dix ou quinze ans, quoi qu’il arrive. » Dans une comédie romantique emblématique de la fin des années 1990, You’ve Got Mail de Nora Ephron, Meg Ryan incarne la propriétaire d’une librairie new-yorkaise indépendante qui tombe amoureuse d’un homme, incarné par Tom Hanks, qui s’avère être à la tête d’un réseau franchisé qui menace son commerce. En filant ce concept du mariage de la carpe et du lapin, on pourrait imaginer comment un vidéo-club qui lutte pour sa survie depuis l’arrivée des plateformes numériques se retrouve sauvé par un média numérique qui doit son succès aux mêmes plateformes. Un paradoxe représentatif de notre époque technophile et nostalgique, incohérente à plus d’un titre mais plus que jamais avide de contenus. Tel le retour en grâce du format vinyle, il y a fort à parier que le DVD n’a pas dit son dernier mot, tout comme JM Vidéo ou Konbini. Et ce n’est pas Brad Pitt qui dira le contraire.
DVD – Divine Visite Dédiée
par Tristan Piérard
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