Je crois que j’ai très vite tout aimé de Monique : son univers, sa fantaisie, sa vision. Je la rencontre pendant le premier confinement, et c’est déjà peu banal, mais Monique aime se tenir loin des règles, des obligations, des conventions, et braver l’interdit. Elle est dans son salon, une pièce assez obscure et encombrée de tas de papiers, de livres et de magazines empilés en tours infernales, d’objets accumulés qui forment une drôle d’architecture autour de son fauteuil. Comme une muraille dont elle connaîtrait chaque pierre. Elle retrouve une lettre, un livre, en quelques secondes.
Ce qui me frappe le plus est sa collection d’art africain, celui que les vendeurs à la sauvette « exposent » sur un tissu par terre, à même le trottoir, Porte de Clignancourt. Des masques sont accrochés aux murs par dizaines, des statuettes, des fétiches, des poignards. En bois, en métal forgé, ornés de perles, de coquillages, de plumes. Il y en a partout.
Je suis fascinée par toutes ces présences autour d’elle. Monique semble avoir peuplé son salon de visages et de personnages et entretenir avec eux un dialogue silencieux.
Je comprends que, pour elle, l’art vient de la rue. Elle a le goût des choses simples, et peut-être que la question de l’exil explique aussi ce choix, comme si une forme de reconnaissance avait lieu avec les vendeurs africains. Sans doute aussi par esprit de contradiction, en opposition au « bon goût » de l’art dit « raffiné », l’art des musées qui ennuyait profondément Monique. Par ricochet, pour agacer sa mère aussi, qui collectionnait, elle, des pièces d’art asiatique de belle facture.
Nous nous apprivoisons doucement, et, au fur et à mesure, Monique parle avec émotion de sa petite maison de Moisson où elle ne peut plus se rendre. Retrouver une dernière fois avant de mourir les objets qui s’y trouvent serait son souhait et son ultime regret. Je les convaincs, elle et mon ami, son soignant, de partir un jour de juin. Pendant le trajet, Monique se livre, évoque son enfance déracinée, sa carrière d’institutrice en maternelle, elle qui n’aura cessé d’éveiller les enfants à l’art, qu’elle estime plus salutaire que les programmes scolaires. Mais aussi son rôle d’agent secret dans la Résistance avec un curé, la rencontre avec son mari communiste et chercheur en biologie végétale, sa mère qui avait fait fortune dans les produits de salons de coiffure… Sa narration nous berce le temps du voyage, hors de tout.
Quand nous arrivons à Moisson, je suis tout de suite charmée par cette maison un peu de guingois, figée dans le temps et remplie d’objets hétéroclites qui semblent eux aussi habités. Les meubles ont l’air d’avoir été agencés au hasard de leur découverte, sans souci de décoration, mais avec le charme des choses essentielles. Je remarque aussi de petites inventions qui n’appartiennent qu’à elle : une armoire installée entre deux niveaux dans la cuisine a deux pieds dans le vide, auxquels elle a fabriqué comme deux talons. Un peu plus loin, une étagère est remplie de petites voitures trouvées dans la rue. C’est le critère pour être exposé. Comme avec les vendeurs et leurs étals à même le sol.
Elle s’amuse de me voir émerveillée et décide de me montrer quelque chose. Elle sort de cartons et de boîtes à chaussures des petites figurines et des sculptures. Ses mains les ont confectionnées à partir de rebuts, de restes de nourriture, d’éléments trouvés au gré de ses balades et d’autres matériaux sauvés des ordures. Un morceau de bois flotté collé sur un rondin a l’apparence d’un oiseau faisant le guet avec une petite sentinelle sur le dos. Un os à moelle surmonté d’un bâton emplumé a des airs de personnage de Fraggle Rock. Un autre morceau de bois sinueux, collé sur un petit socle, prend la pose comme un fétiche priapique. Un bâtonnet avec un crochet en plastique coiffé d’un chapeau ressemble au commandant Massoud. Une Vénus, déesse mère, se cache dans un bout de bois fendu. Une arête de poisson devient un squelette gracieux ponctué d’une tête maquillée étonnée. Je suis fascinée par l’humanité que semble contenir ces collages et bricolages merveilleux. J’ai l’impression que ces sculptures vont s’animer. Monique en a fait des dizaines, pour elle-même, afin de lui tenir compagnie et rendre son monde vivable. Sa mythologie personnelle.
Je lui promets ce jour-là de les faire découvrir à d’autres regards, de les sortir des boîtes qui les emprisonnent. Monique aime cette idée, ça l’amuse d’imaginer ses compagnons secrets habiter un monde plus vaste que le sien. Elle va alors me présenter le reste de la bande et, pendant quelques mois, j’irai la voir pour faire l’inventaire photographique de ses complices jusque-là silencieux. Lorsque Monique s’éteint, je garde les créations qu’elle m’a confiées. J’en parle à un ami photographe qui, touché par ce travail, réalise une série d’images et un petit film au plus près de chaque objet, sans artifice, pour simplement apprécier et comprendre leur ordre intérieur, découvrir les signes de vie qu’ils contiennent. Certaines photographies sont là et je pense à Monique. Je repense aussi à notre trajet en voiture. À une anecdote en particulier. Elle nous racontait alors sa première expérience de la neige, à son arrivée en France. Elle avait formé et gardé dans sa poche une boule de neige qui avait fini par fondre et elle était surprise de voir une tache apparaître sur sa jupe. Elle ne savait pas que la neige fondait. Je me dis que son goût pour les choses infimes vient peut-être de là, de ce à quoi on ne prête pas attention, de la nature et de ses astuces. L’art au quotidien comme on fait une boule de neige, qui, par magie, se transformerait en une apparition.
Le monde de Monique
par Anne-Sophie Allione
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