À dix minutes de Peyre en Aubrac, au cœur de la Lozère, une petite route sinueuse nous mène au hameau de Rimeizenc. Julia et moi avons quitté Paris dans la nuit et, après plusieurs heures de voyage, nous parcourons enfin les reliefs de ce pays rural, étonnamment baigné de soleil en ce jeudi de janvier. Au détour d’un virage, des apparitions de bleu vif, de vert, de rouge, de jaune habillent avec extravagance le paysage hivernal. À gauche, sur la colline, se dressent une dizaine d’énigmatiques silhouettes bâchées et ficelées, dont on devine encore les contours et les teintes. À droite, un amas de pots à cierge, bouchons en plastique et capsules de café forment des totems, des guirlandes et des arches farfelues. Le décor, truffé de matières et de couleurs, est planté.
Émouvantails
par Manon Bruet
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Alors que nous descendons la petite allée qui longe la ferme – elle aussi joyeusement décorée –, Maurice nous accueille chaleureusement, suivi de près par Denise et Pupuce, au bout de sa laisse tressée. Lui, combinaison de travail, bottes et chapka vissée sur la tête, sort du jardin. Elle, jean, polaire noire et ongles peints de rouge – « Ah ben, toujours ! » dira-t-elle plus tard à ce sujet – reconnaît immédiatement Julia, venue les rencontrer quelques mois plus tôt. La petite chienne Pupuce, dont le corps est emmitouflé dans des lés de tissus colorés, semble emprunter l’allure des étranges personnages du bord de route pour résister au froid.






Dans leur véranda à la décoration foisonnante, chargée de photographies et de souvenirs, Denise nous sert un verre de sa gentiane artisanale – même à 14 heures, ça ne se refuse pas. Loin d’être impressionné par la présence de notre micro, le couple de retraités se prête volontiers au jeu de l’entretien. Il faut dire qu’ils aiment faire visiter le monde onirique qu’ils ont aménagé dans un des hangars jouxtant la maison, sobrement nommé La Ferme aux Épouvantails.
De leur histoire, ils nous donnent quelques bribes : elle a vécu à Paris dans sa jeunesse puis est revenue au pays pour aider son père à cultiver et travailler la paille. Il aurait été fier d’ailleurs, elle en est sûre, « il aurait aimé voir ça », son père le chaplusaire, qui avait l’habitude de sculpter au couteau des scènes de la vie agricole dans des morceaux de bois pendant qu’il gardait les bêtes. Accordéoniste reconnu, il lui a transmis le savoir-faire des paillages et l’amour de la musique, qui l’a rapprochée de Maurice. Tous deux nous racontent avec enthousiasme les bals, les 30 années passées à danser tous les dimanches et les centaines de bouchons de liège récupérés, qui habillent désormais le sol de leur musée. Elle nous parle du jardin et des poules qui leur permettent de se nourrir toute l’année, des bêtes qui ont toujours habité cette maison familiale – les vaches, les cinq chats, Pupuce et Ratoune les chiens, Fifi le jars tué d’une morsure de vipère, Margaux la grenouille introuvable depuis quatre ans – et de l’épervier menaçant qui, le premier, les a entraînés dans cette folle aventure de fabrication d’épouvantails.
5.Depuis plus de 25 ans, Denise et Maurice en façonnent une vingtaine chaque hiver, pour s’amuser mais aussi « faire quelque chose de [leurs] dix doigts », pour « pas s’ankyloser ». Et le « boulot », comme ils l’appellent, est méthodique : lui récupère le bois, le tronçonne, assemble les corps à taille humaine et dégrossit les visages. Elle sculpte, peint et habille celles et ceux qui deviendront les nouveaux arrivants de leur grande famille, qui compte désormais près de 400 protagonistes, « peut-être même 500 maintenant ! ». « Nous, on n’a eu pas d’enfants, alors ça tient compagnie, tout ce petit monde… Et quand il y a des visiteurs, c’est encore mieux », racontent-ils.
Et tout le rythme et l’espace de la ferme sont organisés autour de cette activité créatrice. Dans l’une des petites granges adjacentes, les jeunes épouvantails attendent le printemps pour se dresser fièrement dans le pré qui surplombe la maison avant de rejoindre, l’hiver suivant, leurs acolytes dans l’espace intérieur du musée. Une autre dépendance sert à stocker les centaines de vêtements, récupérés et offerts par des visiteurs ou voisins, parmi lesquels Denise sélectionne soigneusement ceux qui pourront le mieux habiller les personnages qu’elle a en tête. De manière complètement instinctive et avec un sens du détail saisissant, elle travaille la matière, la couche, pour proposer sa vision : « Ça vient comme ça. C’est une idée dans la tête : “Tiens, je vais faire ça”, on essaye et si c’est pas beau on arrête… J’ai commencé avec les ficelles et ça me plaît, alors je continue. Et je rassemble tout ensuite pour voir ce que ça donne », tranche Denise.
Telle une designer, elle assemble par teintes, par motifs, elle superpose et travaille les volumes avec une idée claire de « ce qui marche » ou pas. Les cheveux et les moustaches sont faits de bouchons colorés, de crins de vache, de ficelles, de raphia… Chacun des personnages qu’elle imagine porte une tenue sophistiquée, toujours accessoirisée et colorée dans le but, dit-elle, de « décorer le paysage ». « Ça rend bien dehors, vous verrez ».
Alors, dans ce musée comme sur cette colline, c’est une vision singulière et fantaisiste de la société que proposent Denise et Maurice. Les figures qu’ils créent se réfèrent à leur quotidien lozérien autant qu’à un imaginaire qu’on devine façonné par le folklore local, la télévision ou les livres. Des joueurs de belote et des paysans côtoient, entre autres, une gitane, une (très grande) mariée (près d’1 mètre 90), un gendarme, des enfants à vélo, une « pin-up de Pigalle », José Bové ou encore celui qui a été identifié comme Michael Jackson. On se hasarde aux devinettes : « Ah tu trouves que c’est un pirate, toi ? Oui, si on veut, si on veut… Peut-être… C’est un peu ce que tu veux, en fait ! » À côté de ces imposantes silhouettes aux traits humains trônent de petites ou grandes « bestioles », dont Denise parle avec encore plus d’enthousiasme. Confectionnées à partir de morceaux de bois glanés au fil des balades avec Pupuce, elles sont décorées de ficelle agricole, d’aiguilles de pins ou de plumes. Elles représentent des animaux réels (un hérisson, une girafe, un chien, un dindon, des cigognes, des rats, une fouine, des lamas…) ou des créatures imaginaires qui prennent vie grâce au détournement de matériaux du quotidien car « oui », lance Maurice, « les poubelles, on n’y va presque pas, elle mange des yaourts, hop, au musée ! On mange des poulets, moi je bois du vin, hop, au musée ! » À Rimeizenc, il y a donc tout un écosystème, un ensemble d’anecdotes, d’intuitions et de rituels qui s’incarnent dans cette pratique fascinante dont nous, visiteuses d’un jour, sommes invitées à nous emparer avec entrain. En ouvrant ainsi au public La Ferme aux Épouvantails, Denise et Maurice dévoilent leur terrain d’expérimentation et, à travers cela, ont trouvé une jolie et réjouissante manière de se connecter à leur environnement autant qu’au reste monde : « Quand on voit ce rassemblement là-haut, on dirait qu’ils nous parlent. J’ai même l’impression qu’il y en a un qui m’a fait coucou ! »



