Pouvez-vous nous présenter votre projet Dans ma maison vous viendrez ?
Pour moi, c’est la mise en scène d’un récit mais pas un spectacle. Dans un spectacle, comme j’ai pu en faire auparavant, il y a l’idée de projection, de séduire le public. Là, c’est une invitation faite à des inconnus, qui sont les spectateurs, à venir chez quelqu’un pour y écouter son histoire. Tout part de cette idée : « Si vous aviez trente minutes pour raconter une histoire, que raconteriez-vous ? », et la représentation restitue le récit auquel la personne est parvenue.
On est vraiment dans un moment de rencontre avec quelqu’un, avec sa voix, ses couleurs, ses paysages, qui va donner à voir son intimité, dire des choses qui n’auraient peut-être pas été évoquées autrement. Ce qui me touche le plus c’est de constater à quel point les gens sont généreux, capables d’ouvrir leur maison, alors que dans la vie, il est tellement compliqué de faire des rencontres… Et c’est un acte de courage incroyable aussi, car il faut oser inviter des gens chez soi pour leur faire écouter quelque chose de soi.
En plein cœur
par ____
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Comment préparez-vous ces récits-rencontres ?
Tout est écrit, rien n’est improvisé ni laissé au hasard. On a six rendez-vous avec chaque habitant et ma préoccupation, c’est de savoir si on va trouver l’histoire, la manière intéressante de la raconter, et que la personne éprouve du plaisir à le faire… Au départ, c’est presque un interrogatoire ! Je pose beaucoup de questions, et avec mes collaborateurs, on recueille la parole, on écrit, puis à chaque séance, on affine et on pose d’autres questions pour ouvrir sur des choses plus étonnantes, plus profondes. Au bout de deux ou trois séances, en général, on a plus ou moins de matière et lors des trois dernières, on structure le récit, on tire un fil, un axe, une forme de dramaturgie, en phase avec chacun, sans forcer. Enfin, chaque habitant doit apprendre son texte, alors même que ce ne sont pas des comédiens, mais des amateurs.






Pourquoi avoir fait ce choix de travailler avec des amateurs ?
Ce que j’aime avec les amateurs, c’est qu’on est tout de suite dans la force du réel, dans l’émotion brute et ce qui m’intéresse dans mon travail, c’est vraiment « d’entrer » dans les êtres, d’être dans la vie. Ce besoin d’aller vers des gens qui ne sont pas des professionnels, il est lié à une rupture que j’ai ressentie à la fin des années 1990. À cette époque, je faisais des spectacles de danse où il y avait déjà de la parole, en interrogeant des artistes sur leur vision de l’amour, de l’enfance, qui donnaient matière au récit, mais le studio, la scène, les danseurs, le rideau, les critiques, le fonctionnement des théâtres, je ne pouvais plus, je ne voulais plus être artiste, ce n’était pas pour moi. Je suis alors parti un an en Inde, j’ai étudié là-bas le kathak, une danse indienne, et j’ai rencontré beaucoup de gens. Quand j’arrivais dans un village, je demandais qui pouvait m’apprendre à danser. J’ai appris avec des enfants, avec des mamies, des papis, c’était très fort en émotion et quand je suis rentré, je me suis dit : « C’est ça, je vais continuer à rencontrer des gens », et c’est comme cela que j’ai commencé à associer des amateurs à mes créations.
Comment Dans ma maison, vous viendrez s’inscrit-il dans votre parcours ?
Dans une forme de continuité, car il est traversé par ce qui m’obsède finalement depuis toujours : « Quel est le sens de la vie, qu’est-ce que vivre ? » Mais cette fois, la mise en scène de la parole est au centre, non plus le corps et la danse, ce qui était encore le cas avec Portraits dansés, un projet précédent. Et il n’y a plus de scène, ou alors la scène s’est déplacée dans la maison, on a quitté le théâtre; et l’œuvre d’art, c’est la personne qui reçoit le public chez elle.
Pour Portraits dansés, il y avait le corps et la caméra, un film diffusé ensuite dans une mise en scène de théâtre. Je commençais par demander aux gens : « Qu’est-ce que c’est qu’être amoureux, qu’est-ce qui vous fait peur, vous rend heureux, malheureux, vous donne de l’espoir ? » Les gens parlaient, je les filmais, il m’arrivait de faire 20 prises pour obtenir quelque chose de plus fort, et ensuite je leur demandais de danser ce qu’ils venaient de dire. Danser la mort de leur père, la naissance de leur fille, la rencontre amoureuse, l’espoir d’être riche… J’ai eu la possibilité de pouvoir faire vivre ce spectacle avec la Cabane de l’Odéon et de partir sur tous les continents interroger différentes cultures. C’est un projet que nous avons montré 1 250 fois dans le monde entier. J’ai fait tellement de rencontres et pourtant, je me souviens de toutes ces personnes, de leurs vêtements, de leur coupe de cheveux… j’ai une très grande mémoire visuelle. Je me sens connecté à eux. J’ai de la famille partout.
Des histoires vous ont-elles marqué plus particulièrement ?
Je pense à une femme qui voulait raconter sa séparation. Et elle ne se sentait pas de parler, il fallait que le texte soit écrit et qu’elle puisse le lire. On a donc mis en scène la lecture avec des objets, un petit chalet, des Playmobil et une cloche qui sonnait. On a fait avec ce qu’on avait sous la main et, parfois, je trouve cela plus fort que des spectacles.
Il y a aussi ce jeune homme taïwanais qui a décidé de mettre son récit en musique, de l’accompagner avec des instruments, avec sa voix. Il joue de la guitare et il a décidé de continuer, et de « tourner » dans d’autres maisons, chez des amis pour se présenter… cette expérience lui a donné envie de se raconter.
Arriver à ce que les habitants se sentent surpris, portés, plus fiers d’eux-mêmes, et voir que le public est vraiment bienveillant, c’est aussi ce que ce projet a montré.
Comment la danse continue-t-elle de vous accompagner ?
La danse a révolutionné ma vie et me porte toujours. Elle a commencé par une histoire d’amour. C’est une jeune fille que j’ai rencontrée quand j’avais 19 ans. J’avais les cheveux longs et elle m’a dit : « Tu ressembles à un danseur de chez Maurice Béjart. » Et pour mon anniversaire, elle m’a offert une carte de cours de danse et j’y suis allé. Au début, c’était pour la douche, puis après pour maigrir et puis pour me calmer… J’arrivais mieux à dormir et petit à petit, j’ai aimé la danse, qui a commencé comme une pratique amateur en fait, avant de m’emmener à New York chez Merce Cunningham, puis au Centre national de danse contemporaine d’Angers, et dans le monde entier…



