Ce qui frappe le plus en visionnant pour la première fois les vidéos de Charles Auguste, c’est la manière dont son corps parvient à se couler autour de tous les objets et compositions urbaines qui se présentent à lui, y compris les plus hostiles. Il s’abandonne sans crainte et trouve, par le mouvement, une voie inédite pour exister à l’intérieur d’un espace contraint tout en faisant danser les objets; nous laissant à la fois admiratif de sa dextérité et avec l’étrange impression qu’on pourrait peut-être, nous aussi, tenter cette expérience de haute voltige minimaliste.
« Je ne suis pas dans la démonstration d’un mouvement », explique le jeune créateur dont la technicité pourtant bien réelle se fonde sur une pratique pluridisciplinaire commencée dès l’enfance. Avec un père plasticien et une mère circassienne, il se lance dès ses 7 ou 8 ans dans l’acrobatie en imitant des vidéos Youtube. La vie nomade de sa famille le mène en Asie notamment, où il découvre différentes pratiques – parkour, break, danse contemporaine, accro-danse – qu’il fusionne pour créer son propre langage axé au départ sur la performance physique au cœur de la ville. « Le béton ne me fait pas peur. J’ai créé une relation intime avec l’espace urbain. Au début, c’étaient plutôt les matelas en salle qui m’effrayaient », se remémore-t-il à propos de ses années de formation tout-terrain en plein air. Une blessure aux ligaments croisés aura une forte influence sur sa pratique. « J’ai arrêté le côté performatif pour me laisser guider par le plaisir et les mouvements qui me rendent vulnérables. » Tout commence par une chute volontaire, un lâcher-prise au terme duquel Charles Auguste se reprend et prolonge le mouvement en faisant confiance à ses sensations et à ses pulsions du moment, sans jamais aller contre son environnement, dans un état qu’il décrit proche de la transe et de la méditation. Un peu Buster Keaton dans cet art de la gamelle, un peu taoïste dans l’âme, il dit s’inspirer de l’exemplarité de l’eau pour interagir avec les éléments de mobilier urbain qui le façonnent autant qu’il les travaille, cherchant l’harmonie et la simplicité dans la relation plutôt que la résistance. « Ce qui est important, ce n’est pas mon corps, c’est ce qui se passe autour », estime le jeune homme. Son corps, justement, il refuse de le voir comme un objet esthétique pour galerie d’art branchée, disant avoir souffert de ce type de cadre comme de tous les autres. Il le voit plutôt comme un outil pour regarder l’espace, une passerelle sensible entre la ville et tous ceux qui l’habitent sans la connaître, qui la traversent machinalement.
Il y a une forme d’opposition tranquille dans sa pratique qui met en avant la vulnérabilité, l’adaptation et l’interaction. De Guy Debord et des situationnistes qu’il a étudiés en école d’art, il a retenu une démarche critique dans sa manière de questionner l’espace. Dans certaines de ses actions, on le voit juché sur un poteau de signalisation ou accroché à un panneau publicitaire qui déroule ses fictions imagées; statique face au flux continu des biens et des personnes. Son corps souligne et questionne les objets que la plupart d’entre nous avons pris l’habitude d’ignorer tout en les subissant. Il les détourne de leur fonction utilitaire et interroge les impensés sociologiques de notre rapport à l’espace urbain. Ce dernier redevient un terrain d’investigation et d’expérimentation sur lequel Charles Auguste laisse trébucher son imaginaire, sans jamais savoir à l’avance ce qui en ressortira. « Je teste les différents dispositifs, les différentes textures. » Quand on lui demande de citer une belle rencontre urbaine, il évoque les bornes incendies de Hong Kong. « Elles offrent plus de potentialités ergonomiques pour que mon corps s’adapte et trouve d’autres chemins. » Si les vidéos de Charles Auguste suscitent engouement et émotion sur les réseaux sociaux, les réactions sont plus circonspectes dans la rue. « Je me pose beaucoup de questions sur les interactions avec les autres quand je fais une action. Je cherche à briser la glace. En général, les enfants me suivent ou m’imitent spontanément. Les adultes sont plus dans une tension émotionnelle. Ils s’empêchent d’avoir ces moments de jeu. » S’inspirant autant des artistes contemporains que de la chorégraphie d’un jardinier, le jeune homme rêve de s’introduire dans des scénarios urbains quotidiens pour les détourner, de trouver des agencements pour permettre à des gens sans expérience d’interagir avec l’espace. À l’instar de cet enfant qu’il a filmé tournoyant autour d’un poteau comme en proie à l’ivresse. « J’étais fasciné par la poésie et la sincérité du truc, la sobriété du mouvement. » Cette simplicité et cette sincérité, c’est bien ce qui fait mouche aussi dans la démarche du jeune créateur. La prochaine fois que vous aurez envie de faire pareil, n’hésitez plus; un geste peut suffire à subvertir l’ordinaire. Les poteaux, eux, n’attendent que ça.
Flux détendu
par Tristan Piérard
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