Entre potelets

Entre potelets

par Timothée Chaillou

Avec les potelets, c’est une histoire ancienne ?

On peut dire ça, oui. Quand j’étais étudiant, je passais mon temps à transporter, à pied ou en métro, des bouts d’œuvres depuis l’école pour continuer à bosser chez moi, le soir. Je voyais ce moment comme une forme d’existence publique du travail. Un temps d’exposition en quelque sorte. C’est là que j’ai commencé à inscrire mon travail dans l’espace public. Je me suis rendu compte que la ville m’intéressait autant, si ce n’est plus, que les espaces blancs dédiés à l’art, et j’ai naturellement commencé à interroger le vocabulaire formel des objets qui la parsemaient. Comme beaucoup d’objets fonctionnalistes, ils sont conçus pour notre bien – sécurité, hygiène – mais ils sont en fait coercitifs et reflètent une conception assez dominante du vivre-ensemble. Je me suis alors mis à les regarder comme on regarde quelqu’un dans les yeux. Les potelets donc, mais aussi les bornes anti-stationnement, les lampadaires, les poubelles… J’avais déjà utilisé le potelet en dessin dans quelques pièces, il y a quelques années, puis je suis allé sur Google Street View et j’ai « capturé » une image de potelet dans chaque capitale européenne. Car il est une réponse commune au monde occidental. J’ai ensuite collé ces images à la verticale sur un livre intitulé L’Europe.

Un jour, à Bruxelles, j’en ai vu un couché sur le trottoir. Je l’ai ramassé et déposé dans ma voiture. C’était le même que celui que j’avais trouvé en ligne et collé dans mon livre. À partir de là, ils sont entrés concrètement dans mon travail et j’ai eu pour eux une attention presque obsessionnelle.

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Quand ta collecte a-t-elle débuté ?

Il y a trois ans environ. Juste après Bruxelles, je suis parti à Rotterdam, et là aussi j’en ai récupéré un. Je ne savais pas encore ce que je voulais en faire. C’était le même processus que pour les bornes anti-stationnement à Paris. Je les ai d’abord repérées, puis photographiées de manière exhaustive, avant de les reproduire en petites maquettes en mousse bleue, comme pour inventer le moment de leur prototypage et souligner leur dimension sculpturale. C’est seulement plus tard que j’ai fini par utiliser leurs formes comme socles dans un travail intitulé Portraits. Avec le potelet, j’attendais de voir.

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As-tu voyagé uniquement pour en trouver ?

Une seule fois, en fait. À Vienne, quelqu’un m’a mis en relation avec les services de voirie, et j’ai pu en récupérer. Avec des amis, on est partis en voiture faire une virée qui incluait Bratislava et Budapest, dans l’idée d’en rapporter. C’était un prétexte au voyage, mais aussi une manière de créer une collection d’objets-souvenirs. Ça m’évoque la démarche de Richard Long : marcher et collecter des traces d’un déplacement. Finalement, c’est peut-être moins grave de récupérer un potelet que de ramasser une pierre aujourd’hui… Le potelet est mal aimé : les conducteurs voudraient qu’il disparaisse pour pouvoir se garer partout, et les piétons n’en voient pas vraiment l’utilité dans leurs déambulations… C’est un objet critiqué et critiquable, mais j’ai, je crois, une vraie affection pour lui. Ce qui me touche, c’est son invisibilité, ainsi que son manque de force individuelle : comme un militaire, seul il n’est pas grand-chose, il en faut beaucoup pour que ça fonctionne. Évidemment, j’ai moi aussi une vraie distance critique, pas tant vis-à-vis de l’objet lui-même mais plutôt envers ceux qui l’utilisent si intensément, presque par réflexe.

Bien avant le début de ma collecte, j’avais soudé – greffé – sur du mobilier neuf d’un quartier entier des éléments de mobiliers anciens récupérés à la voirie. Comme un passé proche qui vient hanter le présent. Je crois que c’était déjà ce même regard attendri que je portais sur ces objets individuels, comme s’ils avaient chacun leur petite histoire à raconter.

Une pièce que tu as présentée à la galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, dans le cadre de ton exposition « Passion potelet » en 2025, offre un assemblage particulier.

Elle s’appelle L’Harmonie européenne. J’avais récupéré des potelets provenant d’une vingtaine de pays européens, mais je ne voulais pas juste les aligner, ce qui aurait donné un sous-texte un peu simpliste, du type « Regardez, ces objets sont mauvais ». Je souhaitais que cette pièce fabrique autre chose.

Je trouve qu’une œuvre, pour être critique, doit être une réelle proposition, une proposition « positive », si je puis dire, et la critique se fera en creux. Je voulais que ces potelets « produisent » quelque chose, qu’ils se parlent, même mal, comme dans un hémicycle. J’ai donc construit un piano, pour faire jouer ces 77 potelets ensemble.

Au départ, j’avais imaginé un orgue, en me disant que j’arriverais à les faire sonner grâce à de l’air comprimé, avec des électrovalves, comme des tuyaux. Mais ils sont souvent trop épais, ils ne sonnent pas. J’ai alors simplifié : j’ai tapé sur les potelets, enregistré les sons, puis je les ai hiérarchisés en notes. J’ai réussi à créer une gamme à peu près cohérente, qui permet de jouer. C’est ce qui m’intéressait : que ce soit jouable, que le piano soit accessible au public, que ça fonctionne, tout en produisant une musique dissonante.

6.Collectionnes-tu d’autres objets urbains ?

Non. J’ai mené cette collection en étant content d’y mettre un terme avec cette pièce. C’était un gros chantier, une passion encombrante. Sur le long terme, je continue à collectionner d’autres choses, comme des cartes de Joker, par exemple, mais pas forcément des éléments d’espace urbain.

Les potelets, c’était un prélèvement négligeable de l’espace public. Le prélèvement négligeable est une notion que j’ai inventée et dont la définition pourrait être : action de prendre ce qui ne manquera à personne. D’ailleurs, les potelets que j’ai pris étaient tous déjà mal en point, proches de la casse.

Auparavant, j’avais mené un projet qui s’appelait Restore Hope. L’idée était de fabriquer une rallonge pour brancher un bureau de la Silicon Valley depuis chez moi. À l’époque (en 2001), la Californie – État le plus riche du pays le plus riche du monde – connaissait des coupures d’électricité, comme à Cuba, à cause de la privatisation de l’électricité et de la spéculation liée à l’énergie qui en a découlé. Je voulais inverser un peu ce processus d’aide mondial, en proposant cette dérisoire et impossible aide individuelle.

J’avais donc commencé à récupérer des fils électriques sur des objets abandonnés dans la rue et à les souder les uns aux autres. J’ai ainsi assemblé 1,1 km de rallonge, sur les 19 000 km nécessaires. Je me suis arrêté à la vente de la pièce, mais j’adorais cette pratique de prélèvement. Comment chaque promenade portait en elle l’excitation de la rencontre, et augmentait une œuvre qui a pris cinq ans à être réalisée.

Alors, oui, j’ai clairement une dimension obsessionnelle, c’est vrai. « Everybody’s got a thing », comme on dit. Mais j’essaie de changer régulièrement, de ne pas m’enfermer dans une seule passion collectionneuse. C’est indispensable pour ma santé mentale de renouveler mes obsessions.

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