Allô maman Toto

Allô maman Toto

par Carine Soyer

Dans « Reine Jofo », votre personnage emblématique nommé Toto vient peupler les toiles non terminées de votre mère, alors qu’elle a rejoint un établissement médico-social expérimental organisé comme un village, où les habitants sont atteints de la maladie d’Alzheimer. La mémoire maternelle s’échappe, que vous venez en quelque sorte combler par la peinture… Quelle place cette série occupe-t-elle pour vous ?

Une place à part, bien entendu ! Cette série inédite, à quatre mains, n’est pas venue facilement. Après le décès de mon père et la découverte de la maladie de ma mère, il a fallu vider la maison familiale de Dax et se séparer de nombreuses choses. Ma mère Reine peignait beaucoup de paysages et de natures mortes. Chaque enfant et petit-enfant a choisi son œuvre préférée. Une petite dizaine de peintures n’ont pas trouvé preneur dans la famille; inabouties ou maladroites, elles sont restées stockées dans mon atelier jusqu’au jour où j’ai décidé de m’en occuper, de leur donner une seconde vie, sans rien effacer, en étant très respectueux, en jouant avec la composition, les couleurs et les éléments figuratifs très classiques du travail de ma mère. J’ai essayé d’apporter un nouveau sens, une modernité, une lecture inédite à ses créations : une foule de petits Totos a alors envahi certaines zones du tableau, le cernage des aplats colorés était systématique, au trait noir ou blanc ! Comme un geste automatique, très répétitif, assez brut en fait. J’ai mis du temps avant de les montrer à ma mère. Je craignais sa réaction, qu’elle trouve cela moche, irrespectueux, quelque chose du genre. Il n’en a rien été. L’exposition « Reine Jofo » à la médiathèque du Village Landais d’Alzheimer, où se trouve sa mère, à Dax, a été très bien accueillie : beaucoup d’émotion pour ma mère et moi… et mes frères et ma sœur ont validé le culot sensible de ma démarche.

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Quel est votre relation à la nature morte, en dehors de cette série dédiée ?

J’aime les sujets classiques – portraits, paysages et natures mortes –, mais je ne les aborde pas vraiment dans mes créations. Peut-être parce que je n’ai jamais véritablement appris à peindre, je ne sors pas des Beaux-Arts… Je suis complètement autodidacte !

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Vous faites partie d’une fratrie où l’art est très présent (avec votre sœur Hélène et votre frère Alain). Le fruit du hasard ? Cette fibre est-elle liée à votre environnement ?

J’ai toujours pensé qu’on s’était construits en solo, chacun de notre côté; Alain dans la photographie, ma sœur et moi dans le dessin et la peinture. C’est sans doute plus complexe que cela. Mon père était architecte, ma mère très manuelle, et un cousin, Dominique Duplantier, était le seul véritable artiste de la famille à ce moment-là, un dessinateur remarquable. Nous avions tous une grande fascination pour ses œuvres et son univers très personnel, à la plume, à l’encre, assez tourmenté et obscur, avec une pointe de rigolardise, peuplé de foules, de lanciers, d’animaux bizarres… Dominique était l’énigme dans une famille bourgeoise de province ! Il a très certainement ouvert des vocations chez nous, mais tout s’est réellement joué quand nous avons quitté le confort familial, mes frères, ma sœur et moi, à Bordeaux, Toulouse ou Paris...

Revenons sur votre parcours. La musique punk rock et la découverte de la figuration libre lors d’une exposition au CAPC de Bordeaux dans les années 1980, quand vous arrivez dans la ville pour y effectuer des études d’architecture, semblent fondatrices.

Le rock est un refuge et une évasion, un style de vie et d’action ! J’ai 16 ans en 1977, je prends le mouvement punk en pleine face ! Quand j’arrive à Bordeaux en 1981, tout s’accélère : les sorties, les concerts, les expositions… Le CAPC me permet de découvrir de très jeunes artistes qui savent parler de leur génération – Haring, Combas, Boisrond. Ils auront une grande influence sur moi, jusqu’à me détourner de ma voie tracée, celle de reprendre l’agence d’archi de mon père à Dax. Je veux être libre, sans contrainte. Je fais du rock avec mon groupe, Les Cons (plus tard, les SNOC) et je peins sur des cartons récupérés dans la rue. Je dessine un Bordeaux très coloré, désaxé, encombré de voitures, puis Toto arrive après la découverte d’un de mes dessins d’enfant dans le grenier familial, un Père Noël inquiétant – on dirait un Chaissac –, que je découvrirai plus tard… Depuis, je ne cesse de le faire évoluer dans notre monde qui ne tourne pas vraiment rond !

En 2023, vous présentez « 35 Tours », soit 35 années de création et de vie, à l’Institut culturel Bernard-Magrez, à Bordeaux. Un retour sur l’intime, sur vos obsessions, votre passion pour la musique, pour la culture urbaine, votre regard sur le monde, en guerre notamment. Si vous aviez pu avoir un invité surprise dans votre rétrospective, qui auriez-vous voulu convier ?

Un des quatre cités plus haut ! Mais pour une présence vivante accompagnée de ses toiles et de sa guitare, Robert Combas aurait été l’invité idéal ! Je suis très impressionné par sa peinture, depuis toujours, et encore aujourd’hui. Ses grands formats de guerres, des années 1980/1990, ou sa série récente de portraits. Nous aurions joué en live dans le jardin de l’Institut Magrez avec Les Snoc et Les Sans-Pattes ! Gros délire ! Je l’ai rencontré avec ma femme au bar du MAC de Lyon, lors de sa rétrospective en 2012 : deux heures de causette, un grand moment de plaisir, de coups de gueule et d’intimité partagés ! Pour moi, Combas est le plus grand artiste de sa génération et restera dans l’histoire de l’art.

L’année passée vous avez fait un voyage particulièrement intense en Ukraine pour animer des ateliers de dessin, à la rencontre d’enfants, dans des classes, à Mykolaiv. Cet aspect de transmission est-il important à vos yeux ? Prend-il de plus en plus de place ? Les enfants sont-ils pour vous les meilleurs regardeurs et créateurs ?

C’est l’aventure humaine qui m’a emmené en Ukraine. Peindre et soutenir un peuple agressé en restant dans le confort de son atelier, c’est bien, mais c’est frustrant, facile et illégitime en fait. Aller sur place, diffuser son art, animer des ateliers d’arts plastiques dans des classes d’enfants de la guerre, ou peindre avec des jeunes ukrainiens sur les murs de Mykolaïv, c’est tellement plus fort humainement et émotionnellement. Dès notre arrivée, on a ressenti, Charles et moi, que notre présence là-bas avait un sens incroyable. Le décalage culturel est très intéressant également… Un bon nombre de Totos sont restés là-bas, en dessins, affiches, peintures murales ou dédicaces. J’ai rapporté d’Ukraine une collection de dessins offerts par les enfants et des souvenirs intenses de moments partagés et heureux malgré le poids de la guerre. Le retour à la normalité en France a été très compliqué… Pour revenir à leurs créations, la spontanéité de leurs gestes me sidère toujours, leur lâcher-prise face à la feuille blanche, leur créativité sans limites. L’absence de codes, de repères artistiques ou de moyens les libère complètement. De l’art brut, en somme !

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