Penchant naturel

Penchant naturel

par Mildred Simantov

Planche contact(s) C’est en répondant à une petite annonce du magazine Chasseur d’images que Sophie décroche le job de photo-filmeuse. Photo-filmeuse, qu’est-ce donc ? Il semble que, dans les années 1990, l’on a affaire à une « activité hyper répandue », une activité de fin de siècle avant l’ère du selfie, un travail de photographe professionnel qui gratte la pellicule pour extirper du souvenir de vacances.

À propos de cette expérience au sport d’hiver, Sophie dit : « Il se passe un truc, une connivence, un feeling », bien loin de sa pratique de nature morte et de macro-photographie enseignée aux Beaux-Arts. Pourtant peu encline au blabla, pas « hyper communicante », elle se challenge à 23 ans pour aborder les gens sur les pistes de ski. Drôle de deal avec soi-même que d’aller rencontrer l’autre sur la neige.

Dès l’ouverture de la station, elle s’engage sur les pentes avec un modeste équipement d’appareil photo et des pellicules en stock. Son appareil, c’est le sien. Seuls les consommables sont fournis par le studio photo qui l’emploie. Le temps d’une saison, elle croise des vacanciers détendus et sympathiques dans une ambiance bon enfant. C’est une « parenthèse magique ». Dans cette pleine verticalité, elle immortalise le sourire après l’effort, le rose aux joues du sportif. Pourtant, l’art du portrait en montagne est un acte de bravoure, une percée dans la meute qui se répand en avalanche, car, noires ou vertes, les pistes n’appartiennent pas au domaine de l’immobilité. Tout y est mouvement, glisse et vitesse. Comme une chasse aux papillons, Sophie prend dans ses filets les silhouettes zélées pour capter une pause.

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Plans inclinés Sophie plante les bâtons avant de rejoindre les pistes pour avoir les mains libres. Elle progresse vite dans la maîtrise de la diagonale et de la prise de vue à l’oblique. Elle file sur ses spatules et ne se souvient pas avoir chuté dans ses courses-poursuites. Ses shootings, c’est sur le vif, toujours réalisés sur les pistes, jamais en dehors. Elle privilégie l’arrière-plan, le décor de pastorale, un paysage marquant et naturel. Elle déplace les skieurs de leur table de pique-nique ou de leur terrasse de bar d’altitude et tous se prêtent volontiers à la pose alpine. Chacun joue de son inclinaison pour réussir le cliché. Dans la poudreuse ou sur la glace, les rencontres au sommet sont furtives, parfois acrobatiques, tout un petit monde se maintient dans un état de bascule; bascule physique à l’équilibre fragile et bascule mentale où l’on retire cagoule et bonnet, où l’on montre les visages, un peu d’un autre soi, celui du quotidien qui échappe au domaine skiable et aux congés payés.

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Le syndrôme Daniel Hechter Quand Sophie remet la main sur les épreuves, les sort des cartons, les déboîte de leur statut de souvenirs, les portraits prennent un autre tournant. Ils deviennent une série de visages anonymes presque génériques, des paires de photos dans un album séquencé en chapelet, un objet troublant, une sortie de cadre où Sophie dégomme le traditionnel trois-quarts pour prendre des portraits de face. Viennent s’ajouter les couleurs des combinaisons et le côté sportswear qui fait décoller la tenue des podiums de compet’ pour ceux de la mode des 90s. Faut que ça claque dans la couleur locale ! Du rose au rouge, du mauve au bleu, du chatoiement sur la matière imperméable. On est tenté de chercher le vert, le jaune, le noir et le camel. Mais non, les tons criards sont à la manœuvre.

La série photographique est un travail d’archiviste des stations en altitude, un héritage des massifs, un éloge de la lenteur car, dans ces années-là, on skie pour le plaisir de descendre en douce. C’est de la poésie sur neige, les peaux bronzées qui font du ski avec des coquetteries. Sophie évoque une femme qui porte un nœud dans les cheveux, son côté apprêté influencé par des revues féminines – « telle couleur, telle marque, je sors pour me faire voir ». Ça sent le baume à lèvres, c’est une image d’Épinal parmi les flocons, un témoignage vestimentaire qui fige une époque, peut-être celle de l’insouciance. Sur les pistes, les poses sont spontanées, c’est presque un jeu.

« Les sports d’hiver sont remis en cause depuis qu’on prend conscience du réchauffement climatique. » Dans cette décennie-là, on est loin des prévisions qui fâchent – la fonte des glaces, le désespoir des neiges éternelles, l’illusion d’une humanité se sentant proche de la nature alors qu’elle l’éventre à coups de pylônes et balafre son manteau immaculé de remonte-pentes.

Ces bandes passantes sur papier photo donnent le vertige, le tournis à la fois éthique et temporel. On se demande ce que sont devenus ces gens campés sur leurs gambettes et ficelés dans du nylon déperlant. Ont-ils eux-mêmes gardé le souvenir de ce bonheur tout simple des joies de la glissade ? Ou, comme Sophie, sourient-ils de ces parcours sans faute, ces expériences tout schuss, ces allers directs pour décrocher une étoile ?

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