Il arrive, après avoir passé un moment au soleil, ressenti la chaleur ambiante, que l’on soit pris d’un frisson, que le froid s’abatte tout à coup. Il n’y a pas de nom à ce que je sache à cette sensation physique, spontanément pourtant je lui attache une image : celle d’affiches, de cartes postales ou de couvertures de vieux livres dont la couleur a passé. Ces imprimés gardent quelque chose de bleu, le pigment qui semble résister le mieux aux UV. On peut les apercevoir au travers des vitrines, dans des kiosques couverts, à l’arrière d’une voiture, avec une sorte de distance que le verre accentue. On peut les voir encore sur un mur au loin, dans un recoin qu’on ne pensait pas éclairé, sur des surfaces auxquelles on ne prête plus attention.
Ces clichés délavés, Charles Villa commence à les repérer de plus en plus à partir de 2020. Bien sûr, il en avait déjà croisé auparavant, particulièrement en Grèce ou en Italie, dans des pays méditerranéens où la lumière tape si fort qu’on ne cherche plus à s’en protéger. Ses marches lors des confinements l’amènent pourtant à prendre conscience du phénomène en temps réel… Alors que les publicités ne sont plus renouvelées, que le temps passe sans que l’on ne change la page du calendrier, il voit les teintes bleues s’imposer à lui.
Bien en avant sur l’étalage, les images de produits devenus bleus avec le temps n’ont plus l’attrait de la nouveauté mais le gage de la longévité. Les commerçants qu’il aborde avec l’idée de les leur acheter ne se laissent pas convaincre par ses arguments. Peut-être la démarche est-elle trop singulière ? Peut-être le désir d’acquérir ce qui n’est pas à vendre semble-t-il trop indiscret ? Charles Villa comprend vite qu’il se joue ici quelque chose d’affectif, au-delà d’une valeur marchande. La figure d’un animal de compagnie, l’auréole d’une star en font de vraies icônes. Ces présences familières témoignent aussi d’une tranche de vie, d’un temps passé. Elles deviennent les supports de projections intimes et d’enjeux affectifs qui dépassent leur production en série. À l’ère de la reproduction technique, maintes fois commentée et en premier lieu par Walter Benjamin qui en examinait les effets sur les œuvres d’art, ces imprimés modestes, ces témoignages du quotidien véhiculent dans le temps, dans l’espace une forme d’authenticité, une aura que l’on serait bien en peine de définir mais que l’on parvient à reconnaître, comme le souvenir d’une brûlure, d’une expérience commune.
Le blues des images
par Henri Guette
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Charles Villa décide donc de prendre en photo les bleus qu'il rencontre, puisqu'il ne peut les acquérir. Il témoigne de la recherche d’un chat perdu, de l’admiration d’un film, du désir d’un lointain. Sa collection s’accroît rapidement et bientôt des proches, mis dans la confidence, prennent le relais et lui envoient des photos, jusqu’à ce qu’un compte Instagram entérine le caractère collectif et immatériel de cette collecte. Niche, cette obsession crée des connexions par-delà les frontières et témoigne de rapports culturels aux images spécifiques. La plupart des photos sont prises au smartphone. Quand les néophytes se concentrent sur l’image bleuie, Charles Villa, avec le temps et l’expérience, élargit la focale et essaie de donner le plus de contexte possible. Cette base de données digitale se prête à bien des classements possibles – géographique, thématique, sociologique –, mais, tout en tenant compte de ces différents aspects, Charles Villa revendique un choix sensible, optique, spectral. Ainsi, c’est par nuances qu’il organise ses photos et pense ses classeurs. Certaines pages tirent vers le rouge, d’autres vers le jaune.
Dans le livre Image bleue paru en 2023 chez Dumpling Books, ce classement permet d’évoquer le cyanomètre et ces 53 nuances mis au point en 1789 par Horace Bénédict de Saussure, qui permet d’évaluer l’intensité de la couleur du ciel bleu. Charles Villa se rapproche également de l’astronome Johan Mazoyer et de la biologiste Alexa Sadier qui, dans leurs champs de recherche respectifs, par l’observation de la physique et les connaissances de la vision des chauves-souris, pourraient témoigner par le bleu de relations possibles entre la couleur des yeux, la constitution du ciel et la perception de la longueur d’onde et de la couleur. Cette intuition poétique nourrit un échange où s’affirme la recherche formelle de Charles Villa : comment rendre compte de cette fascination pour ce bleu, non pas seulement en tant que couleur mais en tant que vecteur, en tant que trace.






Charles Villa retrouve, dans ses images, les codes graphiques avec lesquels il doit composer professionnellement, le langage avec lequel il joue quotidiennement et les contraintes techniques des papiers et procédés d’impression. C’est donc par le pigment qu’il appréhende sa collection, car il existe bien des manières d’obtenir du bleu et toutes les encres ne se valent pas ; certaines sont plus photosensibles que d’autres. En allant à la rencontre de l’entreprise allemande Siegwerk, géant des encres industrielles, il s’est intéressé aux différentes qualités d’encre et à leurs compositions, qui sont conçues pour des usages qui vont de la signalisation à l’affichage temporaire, en passant par l’emballage ou même la presse. La durabilité des couleurs, qui va de pair avec le coût de fabrication, explique que la plupart des imprimés de grande consommation ne soient pas traités pour prévenir une décoloration ou un virage. L’obsolescence des têtes d’affiche et autres supports de communication vient de l’exposition à l’air et aux rayons du soleil qui agissent sur la chimie même des pigments. Les bleus qui renvoient les longueurs d'onde visibles les plus élevées, et donc ne les absorbent pas, ont alors un léger avantage de résistance.
Charles Villa s’est ainsi progressivement pris au jeu de l’expérimentation sur des images qu’il exposait à la lumière. L’image d’une fleur à la fenêtre de son studio, sous le ciel parisien, peut ainsi prendre deux ans à se décolorer, ce dont témoigne l’édition risographique Image Bleue, réalisée avec les éditions Rien Ne Va Plus en 2024. Au fil de ses recherches, il a également découvert un laboratoire à Phoenix, aux États-Unis qui teste la résistance aux UV de différents produits. Le climat peu humide et le taux d’ensoleillement naturel de l’Arizona amènent de nombreux industriels à réaliser leurs essais, documentés en temps réel sur l’échelle de laine, photos à l’appui. L’entreprise Siegwerk use ainsi de leurs dispositifs, comme le Sun Test Atlas, avec lequel il est possible d’expérimenter en un an l’équivalent d’une exposition de 63 années. Charles Villa, à une échelle plus réduite, a confié au laboratoire une série de cartes postales dont il a voulu mesurer l’évolution au travers d’une vitrine pendant neuf mois. Là encore, des bouquets de fleurs, avec leurs gammes chromatiques variées servent d’étalons : des images populaires, volontiers kitsch, qui font montre d’un savant travail des couleurs, à la manière des clichés du photographe français John Batho, qui cherche à s’affranchir des sujets pour parvenir aux seules couleurs. Le temps d’exposition devient celui d’un deuxième développement et c’est bien ce qui confère leur rareté aux images que rassemble Charles Villa.



