Les choses de la vie

Les choses de la vie

par Séréna Evely

ls brillent, miroitent, laissent passer ou absorbent la lumière. Ils sont à trous, à facettes, à torsades ou à spirales, pleins, fins, délicats ou grossiers, rugueux, glissants, piquants, certains semblent même dégoulinants… Monochromes et monomatières (c’est une règle incontournable), ils sont faits de bois, de verre, de paille, de fer ou d’aluminium et même si quelques émaux colorés viennent parfois égayer leur surface, le prisme s’étend du transparent au beige, au bronze, au noir ou au brun foncé. Ce sont tous ces détails de leur aspect qui intéressent Camille Lichtenstern. Leurs usages, quant à eux, sont la plupart du temps assez éloquents – piler, décapsuler, ouvrir une serrure, se mirer, accueillir des bougies, des œufs ou des fruits, démêler des cheveux, porter chance, mouler, cacher ou protéger objets et secrets, servir le thé, jouer avec le hasard, couper, brosser, rapprocher des livres, porter vestes, sacs et manteaux, laisser s’épanouir des fleurs et, bien sûr, décorer. D’autres utilisations ou origines restent plus énigmatiques… Et certains semblent ne servir strictement à rien, ou bien à tout, et aux yeux de Camille, qui ne s’intéresse « pas trop » à l’histoire des objets, là n’est pas son propos. Même si parfois elle se délecte des anecdotes que des gens lui dévoilent en jetant un œil sur l’un d’entre eux – cette espèce de galet en fonte très lourd, par exemple, avec un trou et un pilon, ne sert pas à écraser des grains de poivre comme Camille l’imaginait mais à écraser les cigarettes, à l’époque où ça ne se faisait pas de les écraser avec les doigts.

Ce sont des objets utilitaires ou des attrape-poussières. Beaucoup de chaussures, une collection de porte-clés muraux en forme de clés (en bois, aluminium ou fer forgé) ou d’autres ayant le même façonnage (bougeoirs, boîtes, fers à cheval…); des paniers en vannerie, porcelaine, métal ou bois tressé; de petits animaux de toutes sortes (chiens, ours, oiseaux)… Mais dorénavant, tous sont des « Fings » ! Un mot inventé par leur trouveuse, une contraction espiègle de « finding things » (trouver des choses) ou – clin d’œil tout aussi amusé au légendaire accent anglais des français – « things » mal prononcé. Le concept s’est bien installé dans la vie de Camille : « Maintenant, les gens qui me connaissent ou connaissent le projet savent quelle typologie d’objets relève ou non des Fings. Et moi, quand je chine, je me demande si telle ou telle trouvaille est Fings… ou simplement pour moi. » Pour ainsi s’entourer, Camille chine tout le temps, parfois même « par région », et visite souvent des endroits en fonction des lieux-ressources qui existent aux alentours. Le temps infini ainsi passé dans les brocantes, ressourceries, vide-greniers et boutiques de seconde main est récompensé : tout ce qui a un aspect « rustique, bizarre, vieillot », qu’elle repère, achète, accumule et archive depuis plusieurs années, prend des allures de collection. Dans son atelier puis dans un box, les Fings sont 200, 300… Au début, Camille a l’idée (rapidement abandonnée) d’une page Instagram dédiée à ses activités de brocante; puis, en 2022, un ami lui propose de montrer un échantillon de cet ensemble qui commence à occuper une large place dans son atelier : Studiolo, un espace d’art parisien tenu par la designer Julie Richoz et le photographe Charles Nègre, accueille alors pour la première fois une sélection de ses objets, tous à vendre. C’est un succès. Et un plaisir de ne pas les garder seulement pour elle.

Un jour, les Fings sont 1 000. Et ils se retrouvent « un peu par hasard », à composer une exposition. Entre le printemps et l’été 2024, le Centre d’art contemporain d’Yverdon-les-Bains, en Suisse, abrite les 1 000 éléments chinés par Camille pendant deux ans – et qui, à la demande de Rolando Bassetti, directeur du centre, n’avaient jamais été montrés. Les cendriers, pipes, clés, ciseaux, assiettes, bougeoirs, croix et dessous de plats flottent dans l’espace bleu « surréaliste » du centre d’art : c’est un « banquet » dont l’histoire est racontée par Camille, qui s’amuse aussi à créer des natures mortes à partir de plusieurs objets. Comme dans tout festin, tout est voué à être admiré mais surtout consommé : pendant les trois jours de finissage de l’exposition, les visiteurs peuvent les acheter et les emporter chez eux. Quelques mois plus tard, en décembre 2024, une nouvelle installation-vente à Paris permet à Camille de réaliser une autre « curation ». Comme à chaque vente, c’est un petit déchirement pour elle qui en regrette certains, mais aussi une excitation ambivalente : grâce à cette vente (qui lui rapporte plus que ce qu’elle a dépensé pour acquérir ces objets, auxquels elle cherche à « redonner la valeur estimée »), elle peut aller à la rencontre de nouveaux Fings, alimenter le projet. Et « ça peut durer toute la vie. » La passion vient de l’enfance : « J’ai grandi entourée d’objets. Ma mère était décoratrice, mon père diplomate, et son travail nous a menés à déménager tous les quatre ans. J’ai réalisé plus tard que je n’avais pas de racines et que les objets qu’on transportait de pays en pays m’ancraient, venaient reconstituer des pièces, d’une maison à l’autre… » Tous les quatre ans, il fallait attendre quatre mois pour savoir si le container allait bel et bien arriver avec les affaires de la famille. Dès lors, leur présence rassure Camille, qui s’oriente une fois adulte vers l’art contemporain avant de devenir set designer dans la publicité de mode. C’est cette activité qui la professionnalise, tandis que la sélection de ces objets chinés prend des allures de projet « passion ». Les deux activités sont bien distinctes – les sets que la designer compose sont drôles et colorés, bien loin de l’esthétique monochrome et joliment désuète des Fings – tout autant qu’imbriquées car Camille pratique la « chine globale » : en cherchant des choses précises pour un set ou pour étoffer son stock d’objets et de matériaux, elle tombe sur des Fings, et inversement. L’affectif s’y niche aussi : ainsi, des objets trouvés pour Fings, « trop incroyables » pour être rangés dans des cartons, transitent par l’appartement de Camille… Ils restent ainsi quelque temps auprès d’elle, regardés et cajolés pendant quelques jours, avant de repartir dans le flux jouer de leur charme fingien.

Les choses de la vie - 1
Les choses de la vie - 2
Les choses de la vie - 3
Les choses de la vie - 4
Les choses de la vie - 5

Les choses de la vie - 6
Les choses de la vie - 7
Les choses de la vie - 8
Les choses de la vie - 9
Les choses de la vie - 10
Les choses de la vie - 11
Les choses de la vie - 14
Les choses de la vie - 12
Les choses de la vie - 13
Les choses de la vie - 15