Bec et ongles

Bec et ongles

par Mildred Simantov

Prise de terres

Bien tentée de paraphraser Véronique Sanson, « Pour me comprendre, il faudrait savoir le décor de mon enfance », bien envie de raconter Agnès par la fin, la fin de notre rendez-vous, quand elle sort ses formats raisin du carton à dessins, un par un, quand elle les étale sur le sofa, quand on finit par causer encres et pastels gras. Ses séries de tableaux, elle les raconte bien, si bien qu’elle nous emporte dans des récits lointains et qu’il faut dare-dare revenir au matériel, à ce qu’elle touche de la pulpe des doigts. Elle s’attaque au fusain, elle noircit les papiers, elle en a plein les ongles. Dans le noir le plus charbonneux, elle lit la poudre et sonde la feuille badigeonnée comme dans le marc de café. Quand elle y voit une forme, elle la révèle, elle l’accentue, la rend plus nette, elle la travaille au pinceau, au chiffon, au morceau de cuir, elle la creuse, elle la cerne. « De tout mon corps », dit-elle, et si le geste est fort, l’épreuve n’en est que plus douce. Il en sort des carafes et des verres à eau suspendus, sans table et sans ligne d’horizon, des trucs du monde courant, une tasse, des présences muettes qui viennent de quitter la pièce laissant derrière elles l’objet flottant. Agnès le dit elle-même : « Ma prise de terre est faible. » C’est vrai que la dame préfère naviguer en mer, elle en est à son troisième voilier. Pourtant, elle l’apprivoise la terre ferme quand elle pose ses valises entre Paris et sa maison de plaisance. Campagnes, arbres, chemins et forêts où elle se promène la nuit. Oui ! Agnès parle aux oiseaux et oui, elle a un lynx pour ami. Quand elle remonte à Paris, ils la suivent dans ces paysages bourguignons colorés et joyeux qu’elle peint à l’acrylique, à l’encre et à l’envi. Encadrés sur le mur de son atelier parisien, au-dessus du poêle vert, il y a trois tableaux, même taille, même vue, seuls la facture et le jeu des traits diffèrent, les couleurs aussi, peut-être le changement de saison. Ils sont ce qu’elle appelle « l’arrivée en Bourgogne ». Chez Agnès, on est en plein air, en centre aéré où se mêlent flore et faune et, tiens, parfois quelques portraits, ses attaches parisiennes.

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Bien au sec, bien dans l’eau

Agnès dit ne pas maîtriser le dessin et s’arrange pour éviter l’exigence académique en usant de trouvailles techniques. Dans cette stratégie de contournement, elle explore deux voies, la sèche et l’humide. Il en va ainsi de ses aquarelles. Elle fait ce qu’elle appelle des formes d’eau, des flaques invisibles qui apparaissent quand elle les éclaire. Lorsque sur le papier la goutte d’eau est identifiée, Agnès y plonge l’aquarelle : « Ça va s’échapper et ça va se dessiner en dehors de moi. » Un pétale apparaît, le pigment est robuste, ce sont des fleurs, elles sont rouge pétard, « des couleurs qui crient et qui se tiennent ». Peut-être un signe : elles sont sans tige et « stridentes », elles flottent dans l’air comme les brocs et les verres tenus à rien. Laisser partir la matière dans de l’eau et la rattraper une fois diluée est un mode opératoire qui se répète dans sa production. On la retrouve sur ses études à l’encre de Chine. Des poissons, des animaux morts et vivants et un homme qui tient une cigarette. Toujours le même, toujours un peu différent, une série en noir et blanc. Il y a du dandy là-dedans, parti d’une photographie de Patty Smith mais le portrait ne sort jamais en Patty, ce sont d’autres êtres, vulnérables, énigmatiques, à la mine éthérée. On voudrait bien s’asseoir pour en parler (le gros du dossier viendra plus tard). Pour l’instant, partageons encore ses procédés. La navigatrice ne nous mène pas en bateau lorsqu’elle raconte l’art qu’elle invente, ses pirouettes techniques avec ce qui lui passe sous la main, « tous les moyens du bord » pour faire naître du végétal, des vues champêtres, des visages « psychotisants » et des scènes domestiques. Intéressant de voir le passage de l’eau au sec quand elle reprend le fusain, qu’elle dit « rentrer à l’intérieur » comme pour l’aquarelle. Cette fois, ce sont des fleurs fanées dessinées pendant son hépatite et des fleurs mortuaires depuis la mort du père. Il y a des tiges, des corolles travaillées au crayon gras, avec « cette impression d’être dans la poudreuse », y tracer une très fine ligne blanche à coup d’ongle, ce « besoin de griffer » le papier (pour le gros du dossier, voir plus bas). Entre fluidité de l’aquarelle et aridité du bâton de saule, Agnès travaille l’acrylique au doigt. Les mains sont à l’oeuvre, les doigts claquent, ils rappellent ses origines espagnoles, une grand-mère danseuse de Flamenco, le pourquoi « approcher le dessin autrement »; campée debout devant un chevalet, Agnès entretient un rapport avec la peau, « il y a un corps, il y a les mains », le « Moi-Peau psychique [^1.Le Moi-Peau psychique est un concept du psychanalyste Didier Anzieu (1923–1999).]» me dit-elle.

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Rosetta Power

Le gros dossier, le voilà. Je remonte à contre-courant les sujets de notre conversation. Chaque pièce de sa production est une narration, du terreau pour l’intime, un recueil d’histoires de famille gaies comme tragiques, incarnées dans des fleurs avec ou sans tiges, des apparitions de nature, des bêtes et des humains. Dessins et tableaux nous ramènent au réel, aux liens, à l’enfance, une HLM, Paris douzième, « Je sens qu’elle est toujours un peu en moi, Rosetta [^2.Rosetta est le titre d’un film réalisé en 1999 par les frères Dardenne.]», un milieu populaire, Dallas à la télévision, univers impitoyable, c’est donc que « les riches ont des problèmes aussi », et puis Agnès-Rosetta, enfant rêvassant à la fille sur les paquets de chips Flodor, à tout ce qui fait puissance et loi. C’est sans doute pour s’en extraire qu’elle danse beaucoup, à quatre ans sur Hot Rats de Frank Zappa. Aujourd’hui, son travail absorbe et retient les fêlures de l’Histoire, Franco, le génocide arménien, il y a de l’exil, un grand-père copte, des trajets de Samsun sur la mer Noire à Alep en Syrie et puis Marseille, des distances qui éloignent, une famille « loin de la vie des autres » et « une maman qui vient d’un autre monde ». Sans parler des mois d’août chez l’oncle Horacio Diaz. « Nous étions logés sur son lieu de travail, zone industrielle au sud de Lodève, entre le garage Peugeot et le garage Renault où il créait en ciment et galets ses animaux. » Disons que cela plante le décor ! Et disons que ceci explique cela, la confiance en la matière, les mixtures et les traitements, les expériences sur papier pour noyer la couleur dans une larme coulée, ne pas savoir où ça mène, croire aux dérapages du fusain, aux débordements d’aquarelle. Et puis, il y a le présent qu’elle dessine, son compagnon Bruno, sa fille Rachel, la chatte Tonnerre dite Toto. C’est facile de parler l’Agnès. Les mots qui sortent de sa bouche sont poésies. Quand elle fait des feuilles en céramique, elle dit « caresser la main de [son] père ». Si ça, ce n’est pas un poème ! « Et la mer (mère) », m’écrit Agnès plus tard. On en revient à la flotte, les voiliers amarrés à un port de pêche, quelques oiseaux dessinés et peints avec ce qu’elle sait par coeur, des souvenirs tus, des images retenues de mémoire qu’elle encanaille et entaille, tantôt de teintes bigarrées, tantôt de délicats coups de traits.

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