Le sac à déjections canines à usage unique, familièrement appelé « sac à caca », est bien plus qu’un contenant. C’est en 2021, à Genève où il s’occupe avec sa partenaire d’un petit chien, que Simon Freund découvre le concept. « La ville distribue gratuitement des sacs à crottes, bien conçus, toujours disponibles. Ça m’a semblé à la fois étrange et fascinant. » Plus tard, famille et amis lui rapportent des exemplaires d’un peu partout en Europe, par jeu. « Ça devenait presque comme des cartes Pokémon. » Ainsi naît la collection, devenue aujourd’hui une véritable archive visuelle du quotidien urbain, regroupée sous le titre Merci, Danke, Grazie.
Du jaune, du rouge et de l’orange, du vert, du bleu, pas mal de noir. Beaucoup de plastique, peu de carton. Des croquis de chiens plus ou moins stylisés, des typographies diverses, des remerciements et des slogans en plusieurs langues – L’affaire est dans le sac. Une ville propre, pour mon bien. I’m Green! Scoop the poop. Je suis compostable… « La collection peut être perçue comme esthétique, absurde, drôle ou parfaitement banale. Mais si l’on creuse un peu, elle raconte beaucoup. » Pour comprendre la démarche de Freund, un flashback s’impose. À 18 ans, il lance sa ligne de vêtements, Simon & Me : dans un contexte de prise de conscience environnementale, la mode devient son médium politique. Les vêtements colorés des débuts, visuellement engagés contre le réchauffement climatique, laissent place à des pièces radicales sans logo ni motif, créées pour durer. La cohérence l’obsède, jusqu’à une conclusion drastique : pour aller au bout de cette logique de durabilité, il décide d’arrêter sa marque, de ne plus rien produire, ni vendre, et ferme sa boutique berlinoise.
Il se réinvente alors en artiste conceptuel minimaliste, guidé par la recherche de sens. Réfutant la surproduction, il privilégie des œuvres percutantes, pensées comme des messages plutôt que comme des objets supplémentaires. Freund explique : « Le fil rouge de mon travail, c’est le consumérisme, la valeur et la manière dont nous voulons vivre en tant que société. » Cela traverse l’ensemble de ses projets, jusqu’aux sacs canins; il mène la contradiction à son paroxysme, aussi absurde qu’éloquente. « On veut éliminer les sacs en plastique, mais on en produit encore, pour ramasser des crottes, la matière théoriquement la plus biodégradable. » Créer un déchet pour en éliminer un autre.
Cette collection ne naît pas tant de l’amour des bêtes que d’une aversion pour le plastique, source intarissable de pollution. Le geste louable de ramasser les crottes de son chien, Freund le vit hors contexte, à sa manière, sans rien imposer, sans chercher à convaincre quiconque. Il invite à la réflexion, interroge notre rapport à la ville, à la nature. L’œuvre commence là où on s’arrête pour regarder.
Au-delà des slogans et autres injonctions imprimés sur les sacs (tour à tour humoristiques, moralisateurs, nunuches, pédagogiques, parfois même un peu passifs-agressifs), Freund voit se dessiner en creux les différences culturelles et idéologiques des pays d’Europe centrale d’où provient l’essentiel des pièces.
À une occasion, même, le message devient purement politique. L’une des pièces préférées de Freund, c’est un petit sac marron, marqué d’un « Das Braune muss weg! ». Il faut virer le marron – en référence au brun, la couleur de la merde et du nazisme. Ce sachet est une initiative de Laut gegen Nazis (en français : haut et fort contre les nazis), une association de Hambourg, dans le cadre d’une campagne nationale qui incite les Allemands à faire preuve de courage civique et à s’exprimer de manière créative dans la lutte contre la xénophobie et l’extrême droite.
Le médium n’est-il pas le message ? En tout cas, c’est certain : * cette merde est politique.
This shit is political*
par Aymeric Lorenté
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