Le verbe précis, la voix calme et profonde, Jérôme raconte son parcours. Il se destinait à des études d’histoire, mais la perspective de l’enseignement ne l’enthousiasmant guère, il se laisse finalement convaincre par l’aspect historique et humain du droit.
Son parcours universitaire à Toulouse le mène au notariat, qu’il idéalise : son goût pour le récit, en filigrane dans sa vie, lui fait imaginer les successions comme des sagas familiales. Mais ni Balzac, ni Zola dans la réalité : des histoires de famille, il ne verra que les actes notariés, pas les maisons en jeu, ni leurs secrets d’alcôve. L’ennui génère la frustration, qui entraîne à son tour le besoin de voir ailleurs, autre chose.
Vincent, François, Paul et les autres
par Aymeric Lorenté
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Acte 2, changement de cap. Jérôme intègre une fondation qui soutient la recherche scientifique et gère les legs qui contribuent à son financement. Entre notaires, agents immobiliers, commissaires-priseurs et familles endeuillées, il instruit les successions pour réaliser les patrimoines au profit de la fondation.
Cette fois, les coulisses lui sont grandes ouvertes. Parmi ses attributions, l’inventaire des biens des légataires : il passe partout, ouvre tiroirs et armoires, se projette dans l’intimité des défunts. Il retrace ainsi des vies, des histoires, des souvenirs. Autant de récits qu’il ne raconte pas – secret professionnel oblige –, mais qui nourrissent sa créativité et son besoin de créer. Il découvre et met en lumière secrets, pans de vie, maîtresses et bâtards, règlements de compte ou témoignages d’amour. Cette liberté d’exploration répond à son insatiable curiosité.
3.
Et c’est précisément lors d’une succession que se révèle à lui un besoin d’exprimer sa fibre artistique : au cours d’un inventaire, il trouve au domicile d’un homme, qui venait de mourir à l’âge de 90 ans, la palette de peinture de son enfance et tous ses dessins réalisés dans les années 1920 et 1930, conservés toute une vie. Cette découverte conforte sa conviction que le monde enfantin est plein de rêves et de promesses, l’amenant à s’interroger sur sa propre démarche.
Jérôme peint de nouveau, un plaisir retrouvé pour assouvir un besoin de reliefs et de couleurs, sans velléité de reconnaissance, pour la joie et le plaisir. La peinture compense le monde juridique, procurant à Jérôme un apaisement profond.
Il utilise pour peindre le carton de boîtes à pâtisseries du dimanche, qu’il découpe et transforme en toile, mais aussi du papier cadeau rescapé de célébrations familiales. Ce sont, comme il les appelle, « ses habitudes paysannes ».






Le style est naïf, le trait délicat, l’œil habitué à la finesse des détails d’une vie. Sur la toile, le fond est sombre, l’œil grand ouvert, l’oreille belle, l’expression marquée. Un close-up, le visage, rien que le visage. Et des yeux qui regardent dans les yeux. À sa théorie du regard, il consacre beaucoup de temps : toute expression passe par eux.
Sa technique est structurée, malgré la naïveté de son art : d’abord le fond coloré, souvent sombre, puis les yeux qui sont l’élément central, ensuite le visage, les vêtements, et enfin les cheveux. Il s’avoue incapable de reproduire un modèle, ne fonctionne que par création intuitive.
Son œuvre fait l’éloge de la lenteur. Il s’inspire des portraits en studio du tournant du xxe siècle. Des clichés longs à prendre, posés, avec des fonds pour ajouter un côté ancien et l’expressivité absolue du regard.
Ses portraits forment une galerie éclectique de personnages masculins, un univers caractérisé par des expressions variées, des regards directs ou détournés, empreints d’étonnement, de douceur et de mélancolie. Il s’efforce de créer de la diversité. Son processus créatif fonctionne à l’envers : il peint d’abord, puis cherche ensuite d’éventuelles ressemblances, comme s’il tentait de restituer par le pigment des gens vus et oubliés, comme dans les rêves. Il entretient un rapport affectif avec ses œuvres, fait d’attachement, l’impression d’avoir une pleine table d’amis.
Malgré leur opposition, les deux univers de Jérôme présentent des similitudes : son goût de l’histoire se révèle autant dans les successions qu’il traite comme de véritables romans familiaux, que dans ses portraits qui deviennent des déclencheurs de récits. En voici un : depuis qu’il s’est laissé pousser les cheveux, et qu’il arbore une fine moustache, c’est frappant, lui répète-t-on, c’est devenu le portrait craché du jeune acteur français en vogue, entre intellectuel de terrasse et irrésistible Don Juan, avec ses yeux de biches et ses jolies lèvres carmin. Alors quand il lève les yeux de son téléphone pour commander un allongé à la terrasse du café, il s’applique à cligner des yeux à la jeune fille au plateau.



