Origine en point aveugle d’où jaillit le renouveau, c’est au chemin inverse que nous conduit le geste de Dorothée Marot et de François Valla. Celui de remonter le cours du temps, jusqu’à s’enfoncer dans les troubles méandres de la mémoire.
Ici, l’œil court sur la grève, le ciel est brumeux, brun pâteux, oranger orageux inquiétant, une tempête fait rage, brouillant le chemin à emprunter. Quelques bâtiments persistent encore mais la vague est immense et tout confine au désastre. Au centre de l’image, rappelant l’univers d’Enki Bilal tout autant que certains ciels colériques de Turner, surgit un rectangle blanc. Dorothée Marot et François Valla ont soustrait l’image de La Grande Vague de Kanagawa d’Hokusai, qu’ils avaient d’abord donnée à l’IA pour qu’elle en génère une extension. Qu’a donc inventé l’IA ? La vague s’est étendue, le bleu de Prusse perdure, l’usage de la perspective qui témoignait de l’influence occidentale dans le travail d’Hokusai est encore là, mais la texture de la vague a changé, l’esprit de l’estampe s’est perdu dans une matérialité nouvelle et puis le mont Fuji au centre de l’œuvre d’Hokusai a disparu également. Si les humains embarqués étaient de la même couleur que la vague et semblaient d’une certaine manière lui appartenir, l’immensité de la nature heurte désormais l’architecture humaine, tout semble horizontal et dramatique.
Pourtant, chaque proposition du duo déroule son propre charme. Là, lune bleue, cape noire d’un personnage sans tête, à l’arrière-plan le paysage d’ocre aux roches saillantes, aux arbres feuillus, invite le regard à se perdre. Ça me dit quelque chose. Mais quoi ? Qui a peint le tableau de départ dont je détaille l’extension machinique ? Max Ernst, un romantique allemand, un renaissant flamand ? Les hypothèses s’enchaînent.
Là encore, de grosses châtaignes étranges à demi extirpées de bogues hirsutes et flamboyantes sont présentées dans de petites boîtes en carton semblables à celles qu’on utilise pour transporter des pâtisseries. Quelle pouvait être l’image de départ, devenue rectangle blanc ? L’Origine du monde de Courbet ? Je donne ma langue au chat.
Partager l’image d’une œuvre célèbre avec un générateur d’extension d’images pour voir ce qu’il en fait pourrait paraître une aventure ludique, rafraîchissant le regard en collaboration avec les outils disponibles du jour. Pourtant, si l’œil persiste à vouloir retrouver les images sources, le tour change de ton. Rien n’est si évident et c’est aussi pour cultiver cet aspect déstabilisant propre à l’art qu’un tableau blanc grève le centre de chaque image. Le vide mord l’esprit qui le frôle. Il y a bien sûr, les titres ou les artistes qui sans trop de difficultés remonteront la source, mais pour les autres dont je suis, par manque de culture, de mémoire ou d’agilité perceptive dans la décomposition de l’image, il me semble que cesser de résister est sans doute le second temps de cette expérience stimulante. Je ne gagnerai pas à Questions pour un champion. Un seuil a été franchi; si la machine est plus forte que moi, je m’offre à la contemplation de ce qui m’est donné à regarder et je plonge, non seulement dans ce qui est, mais plus encore dans un autre désir qui jaillit, celui – par-delà ces images souvent semblables à une certaine imagerie de science-fiction et de jeux vidéo – d’inventer de nouvelles fictions, tantôt au désert, tantôt dans l’espace ou quelques bâtiments inquiétants. Qui vit là ? Qui s’y cache ou y dort ?
Et puis cette expérience du basculement perceptif, telle que je la décris, dissimule mal mon technoscepticisme initial où de nombreuses interrogations demeurent : quelles dynamiques recouvrent un classement mondial des plus grandes œuvres de l’histoire de l’art ? Comment l’IA, ici Firefly, le générateur d’images de Photoshop, commercialisé, diffusé et développé par l’Occident, va-t-elle orienter nos imaginaires ? Cependant, ce qui fait le cœur du projet « Art généré » reste, outre cet essentiel carré blanc qui rend le dispositif stimulant et donc artistique, la sélection des propositions de l’IA par Dorothée Marot et François Valla, dont le geste relève également du commissariat d’exposition et ainsi de la mise en mouvement de l’intelligence et de la sensibilité humaine. Le duo envisage d’ailleurs d’expérimenter leur création avec des collections muséales, profitant peut-être des nombreuses institutions qui ferment leurs portes au public pour travaux, pour revisiter autrement les liens entre mémoire et territoire.
De mémoire trouble
par Florence Andoka
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