Les ailes du désir

Les ailes du désir

par Elena López Riera

La première image qui me vient quand je pense à mon grand-père est celle d’un homme qui regarde le ciel en suivant le vol d’oiseaux multicolores. Cette vision d’un homme fixant l’horizon, à travers mes yeux d’enfant, avait quelque chose de fantastique, de surnaturel. Pendant des années, je me suis demandé quel mystère renfermaient ces oiseaux pour lui qui parlait à peine et passait des heures à contempler leur vol.

Plus tard, j’apprendrai ce qu’est la colombiculture, cette tradition basée sur la compétition dans un groupe de pigeons mâles qui rivalisent dans les airs pour qu’un seul d’entre eux passe le plus de temps possible à côté de l’unique femelle, lancée la première. Cette course particulière se concentre sur la conquête, sur le désir, et non sur la vitesse. Pratique sportive, elle est aussi mise en scène de la cour amoureuse des oiseaux et, pourquoi pas, de ces hommes qui regardent, captivés, un morceau de ciel coloré.

Au fur et à mesure que je grandissais, j’ai commencé à comprendre que le mystère ne résidait pas dans les pigeons et leur parade, mais qu’il était en réalité tout entier contenu dans le regard habité de ces hommes d’apparence rude, virile et presque primitive. À quoi pensaient-ils pendant tout ce temps ? Quelle influence pouvaient avoir ces oiseaux dans leur vie quotidienne et terrestre ? Que projetaient ces groupes silencieux sur le vol romantique des pigeons ?

Pour essayer de répondre à ces questions, je décide, en 2018, de partir à la rencontre de ceux qui dédient leur vie à la colombiculture. Je m’immerge dans ce monde particulier, composé d’hommes de tous âges, de toutes conditions sociales, unis par cette passion étrange consistant principalement à observer le rituel de l’amour des oiseaux.

Au long de ces après-midis passés à leurs côtés, je saisis des détails sur leur vie quotidienne dans la campagne, leurs espoirs ou leurs idées sur l’amour. En définitive, je découvre surtout la pulsion poétique dans le regard de ces hommes qui passent des heures à projeter dans le ciel ce qu’ils ne sont pas capables de formuler sur terre.

Ça parle de football, de récoltes d’oranges, de politique, des conjointes qui attendent à la maison… et ça parle surtout de ces pigeons colorés comme de leur bien le plus précieux. Ces oiseaux ne sont pas juste les instruments nécessaires pour mettre en place cette pratique sportive, mais les objets d’une fascination incommensurable. Ces oiseaux sont de vrais trésors pour ces hommes qui consacrent toute une vie à les soigner. J’ai pu observer de près des scènes d’une extrême intimité où les humains parlent avec leurs pigeons, caressent leurs corps avec une délicatesse inimaginable ou encore mettent en œuvre le plus captivant des mystères liés à ce rituel de la colombiculture : la peinture des plumes. Chaque participant, ayant choisi des couleurs personnelles pour distinguer ses pigeons dans le ciel, est chargé de peindre ses oiseaux dans un exercice de concentration absolue, où le corps de l’homme et celui de l’animal se confondent pour s’identifier à la même couleur.

Ces rencontres ont donné lieu à un film, intitulé Los que desean, dans lequel j’ai souhaité aborder la transmission de cette tradition ancestrale à travers l’observation des gestes qui passent de génération en génération, sans théorie écrite, sans protocole d’apprentissage, sans école. Une transmission basée sur l’observation et la répétition d’un même mouvement, et qui m’a fait me questionner sur la marge que chaque nouvelle génération a pour réinventer son héritage.

Quelques années plus tard, je découvre le travail d’un jeune photographe de ma région, Santi Sierra, qui a pour objet cette même pratique. J’ai l’impression de retrouver dans ses photos, ici présentes, l’écho des questions que je me suis posées pendant le tournage de mon film, et qui résonnent encore dans ma tête. Qu’est-ce qui nous relie et qu’est-ce qui nous sépare de ces hommes, originaires, comme nous, de la même région ? Comment ont-ils créé la chorégraphie de ce rituel qui entremêle le corps des hommes et celui des oiseaux ? Serait-il possible de percer, avec une caméra, le mystère de ce rituel ancestral, contraint de trouver une forme nouvelle dans le monde contemporain ?

Avec Santi Sierra, nous faisons partie d’une communauté d’artistes de la région (il faudrait ici citer l’incontournable travail du photographe Ricardo Cases, le premier à avoir posé un regard sur la colombiculture) qui, loin d’avoir nié ses origines, centre son travail sur la question de l’héritage culturel. Ce qui nous intéresse, c’est d’interroger les formes esthétiques, sociales et politiques qui ont constitué notre éducation et qui nous ont, peut-être aussi par moments, fait sentir déplacés chez nous. Les rituels traditionnels, comme celui de la colombiculture, constituent un terrain fascinant d’exploration de notre histoire comme de notre présent. Plonger dans ce monde familier en même temps qu’étranger exige un regard aiguisé, distancé, mais loin du jugement. Sierra propose une vision renouvelée et vibrante sur le sujet. Son œil se pose sur les espaces qui servent de décor à cette mise en scène hallucinée du désir : ces ciels extraordinaires, la terre sur laquelle reposent les objets liés à la pratique, les petites maisons qui abritent les pigeons, ou encore la peau de ces jeunes hommes qui portent leurs oiseaux colorés à la main. Un regard à la bonne distance : celle qui nous permet de formuler des questions percutantes, sans pour autant exiger de réponses.

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