La douceur des ténèbres

La douceur des ténèbres

par En souvenir de Roger Lorance

Je vis au 57 de la rue de la République à Villeneuve-lès-Avignon, toi au 3. Je m’appelle Roger, toi Marie. J’ai envie de te peindre, je n’y arrive pas – tu es pure clarté, extatique beauté – alors je n’y arrive pas. On ne peut te visiter que certains jours, jamais la nuit. Tu ne sors pas : on vient à toi. Tu es née en 1454, en accomplissant ce miracle : les vagues du temps n’accostent pas sur toi. Es-tu Danaé enfermée dans une tour aux portes d’airain par ton père qui te couronne, soustraite à la vue des hommes ? Quel est ce charme si puissant qui, te retenant dans ce lieu, m’a rendu amoureux ?

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Comme on ne possède vraiment que ce qu’on regarde longtemps, alors je vais te voir aux jours d’ouverture du musée Pierre-de-Luxembourg, du mardi au dimanche. Et quand le jour s’en va, quand sonne l’heure de fermeture, tu demeures avec moi. Je peins et j’écris, envahi de toi. Je suis poète symbolico-parnassien et peintre onirico-symboliste.

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Le 24 avril 1453, le peintre Enguerrand Quarton signe un prix-fait avec le chanoine Jean de Montagnac pour la réalisation d’une peinture destinée à l’autel de la Sainte-Trinité dans l’église des Chartreux de Villeneuve-lès-Avignon. L’œuvre s’intitule, Le Couronnement de la Vierge.

Premierement y doit estre la forme de paradiz, et en ce paradiz doit estre la sainte trinité, et du pere au filz ne doit avoir nulle difference, et le saint esperit en forme d’une columbe, et notre dame devant, selon qu'il semblera mieulx audit Enguerand; à laquelle Notre Dame la Sainte Trinité mettra la couronne sur la teste; Item, les vestemens doivent estre riches; alentour de la Sainte Trinité doivent estre cherubins et seraphins; Item, dessus ledit paradiz doit estre le chiel auquel sera le soleil et la lune selon l’adviz dudit maistre Enguerand; Item, après le ciel, le monde; Item, du cousté senestre sera Enfert, et entre Purgatoire et Enfert aura une montaigne, et de la part de Purgatoire au dessus de la montaigne aura ung ange reconfortant les ames du Purgatoire, et de la part d’Enfert aura ung deable sur la montaigne très défiguré tornant le dos à l’ange et gettant certaines ames en Enfert, lesquelles lui sont baillées par autres deables.

La composition du tableau est savante.

La procession de l’Esprit est symbolisée par la colombe au-dessus de toi, sortant des deux bouches du Père et du Fils qui te couronnent. Ta tenue est brodée de chardons d’or sur tissu rouge. Vous êtes entourés d’anges bleus – des chérubins, gardiens du savoir divin – et d’anges rouges – des séraphins, anges de l’amour divin consumés par la charité. Tu ne souris pas, tu ne salues pas : tu bénis. Les anges n’exultent pas. Quand je regarde leur danse autour de toi, je songe :

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur, Un rond de danse et de douceur, Auréole du temps, berceau nocturne et sûr.

Ensuite, le monde terrestre se partage entre le vert des prairies, les ocres de deux villes et le bleu nuit du ciel. À gauche du tableau : l’espérance des croyants. La ville peinte, c’est Rome aux allures d’Avignon. Il y a des interventions divines : l’apparition au buisson ardent et la messe de saint Grégoire. À droite du tableau, la ville de Jérusalem a l’allure de Villeneuve-lès-Avignon. Un Satan noir, tentateur du Christ, est perché sur une tourelle des remparts.

En haut à gauche du tableau, les patriarches; à droite, les apôtres. En dessous, à gauche, les martyrs et les prophètes; à droite, les confesseurs et les saints. En dessous, à gauche, les fondateurs d’ordres; à droite, les vierges : Marie-Madeleine, Marie-Salomé et Marie-Jacobé. En dessous, à gauche, les laïques, et à droite, les puissants. Et tout en dessous, des enfants en prière.

Voici tout un monde que je regarde en détail, mais ce qui m’inspire le plus, c’est la partie inférieure du tableau. Tout en bas, il y a le purgatoire. Sa frontière avec le monde terrestre est perméable : un pape en sort aidé par un ange. Il y a aussi les limbes, là où les enfants morts non baptisés sont enfermés. Leurs yeux sont clos, ils n’ont pas connu la lumière de la foi. Dans le purgatoire, les démons retiennent des âmes errantes plongées dans les flammes. Au centre de l’enfer : Satan-aux-grandes-cornes. Autour de lui, les démons torturent les damnés. Des gloutons sont attablés; des diables leur servent du vin et les obligent à pécher en enfer. Ivre éternellement, quel enfer ! Un Belzébuth arrache la langue d’un blasphémateur. Un déchu tente de se poignarder. Il y a du sang partout, sur les corps, projeté dans l’espace, mêlé aux feux.

Au centre du tableau, sous la Vierge, un chartreux prie devant le Christ crucifié, comme si toute la scène naissait de sa méditation. Sublime. Ce n’est pas le Jugement dernier : il en anticipe le verdict. Le mal est identifiable. Le salut est localisable. Alors que dans Le Jardin des délices de Jérôme Bosch le monde est illisible, excessif. Les corps se multiplient. Les désirs débordent. Les symboles sont ambigus. Le mal n’est pas localisé : il circule. Le plaisir est séduisant. Le grotesque est attirant. La chute est progressive, presque imperceptible. Le péché est un état diffus. L’image est comme sortie d’un vertige, d’une cascade intranquille.

Voilà : ce sont ces mondes qui m’ont saisi, m’impressionnent, m’obsèdent et m’entraînent vers la peinture.

Ce sont mes rencontres avec le peintre Joseph Thoret, à Saint-Rémy-de-Provence, et Léopold Chaillot qui ont été déterminantes. Chaillot était gardien du fort Saint-André à Villeneuve-lès-Avignon. Un jour, il m’a simplement dit : « Voilà de la peinture, voilà des pinceaux. Vas-y ! » Il était plein de bonhommie. Il avait été peintre décorateur en lettres. Quand j’allais le voir là-haut, au fort, il me disait : « Regarde cette vue ! C’est magnifique. Rien ne rivalise avec ça, alors peignons d’autres mondes ! » Avec la chaleur, ses oreilles devenaient toutes rouges.

Mon père était teinturier-coloriste. J’étais son aide. Je rinçais les vêtements, les suspendais, les repassais et les livrais aux clients avec ma mère. Leur teinturerie était dans une ancienne livrée cardinalice. Les cuves de teinture étaient dans la chambre du cardinal. Mon père y dosait ses couleurs, faisait des échantillons, changeait ses bains jusqu’à obtenir les teintes souhaitées. C’était un artiste. C’est grâce à lui que je suis un peintre coloriste. Mais attention, mes couleurs ne symbolisent rien; elles sont l’ornementation de nos vices et de nos vertus qui se dévorent entre eux. Je ne représente pas les gens tels qu’on les voit, mais tels qu’est notre société : une mare boueuse où barbotent des animaux crasseux.

Mes peintures sont comme des scènes de théâtre. Pas étonnant, Avignon est en face, et son festival a lieu tous les étés. Je peins un bestiaire foisonnant sorti d’une corne d’abondance. On y voit : êtres schizoïdes, mystiques cabalistiques, antimaçonniques, anachorètes dans leurs catacombes, diables tristes, démons de la destruction, centauresses, nez-phallus à épines, monstres dépravés, plantes spermatozoïdes, cénobites joyeux… Des visions tératologiques d’ophélisme palustre.

La vie du moine Raoul Glaber m’a marqué. Ses nuits étaient peuplées de monstres comme une vengeance divine. J’ai peint un Christ sous lequel il y a deux anges : l’Espérance et la Charité. Des flammes sortent d’un calice et brûlent le visage du Christ. Il a la tête d’un mort, verdâtre et cadavérique. Les anges ont sept orteils recroquevillés, comme les sept péchés capitaux. Ils ont les mains dans leurs poches et ils ne font rien.

Dans un autre tableau, j’ai placé saint Antoine au centre. C’est l’âme chrétienne au milieu d’un monde dominé par Satan et ses chutes répétées : il est devenu hermaphrodite et tient un fœtus de poulet qui a la forme d’une palette de peintre. Pour ce qui est à droite de saint Antoine, j’ai pensé à Baudelaire : Nous avons salué des idoles à trompes. Alors, d’un grand nez sortent des œufs qui vont féconder la terre. On ne sait pas ce que cela donnera… En haut du tableau, le corps allongé d’un personnage forme un volcan d’où sort des flammes. Derrière saint Antoine, dont on n’aperçoit que les yeux, le démon de la folie verte observe tous les tentateurs. C’est le démon de la colique, couleur de jus de pomme.

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme; […] Pour n’être pas changés en bêtes, ils s’enivrent D’espace et de lumière […]; Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent; […] Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues.

Un jour, j’ai vu un démon rôder autour de ma maison. Il venait me voir le matin. Oui, tous les matins. Alors, j’ai peint ce gnome ignoble et grimaçant. Autour de lui, j’ai fait un torrent de fleurs et une pluie d’étoiles-flammes. C’est un cerveau avec une queue de cochon. Il est complètement dubitatif.

C’est une image comme dans une démence… un delirium tremens… Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ?

La terreur me saisit, je vois du poil partout, et ce gnome ignoble, grimaçant. Puis je n’aperçois plus que du pus et du sang, où je suis enfoui sous la forme d’un loup. Des choses déformées passent sur un fond flou. Je ne suis plus qu’un mot, un lion, un accent, un dirigeable, un météore ahurissant, et ma bouche est remplie d’un affreux goût d’égout. Voici que me saisit la peur de m’envoler, ou de ne plus rien voir, ou de ne plus parler. Mon cerveau se transforme en tas de fourmis. Et ce train qui, des jours, de moi ose sortir, jusqu’à me provoquer une envie de vomir – et le plus effrayant, que sciemment j’ai omis !

Je n’ai pas peint Marie, mais j’ai peint une Vierge des Ténèbres. J’ai été amoureux d’une femme, sans passer à l’acte. Et cet amour platonique était diabolique. Je la voyais comme une déesse, une madone. J’avais toutes les difficultés à ne pas la désirer. En elle le noir abonde, tout ce qu’elle inspire est nocturne et profond. Ses yeux sont deux portes d’où scintille le mystère; son regard est un éclair dans les ténèbres. C’est un soleil noir. Il y a des femmes qui inspirent l’envie de jouir avec elles; celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard.

Face à tous ces malins et vilains qui m’entourent – quand toute une armée se camperait contre moi, mon cœur ne craindrait point; s’il s’élève guerre contre moi, j’aurai confiance en ceci– tu es là, toi, Marie.

Alors, si en étant couronnée, c’est-à-dire sauvée, tu représentes la sérénité de l’humanité, peut-être pourrais-je l’être aussi, moi qui ai tant souffert de l’incompréhension des autres, moi, solitaire à la barbe drue et aux moustaches bouclées jamais vraiment domestiquées. J’ai ma manière de parler aussi, ma mâchoire qui semble ne plus suivre mon corps et mes yeux vifs bleu ciel de printemps. Je dois être bien étrange pour ceux qui me voient. Je pourrais résumer ma vie ainsi :

Je vis, je meurs : je me brûle et me noie; J’ai chaud extrême en endurant froidure.

Mais ne t’inquiète pas je pense à toi et à ma mère me disant : « Surtout ne peins que le dimanche Roger ! » Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Roger Lorance de Nolle

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