Calcéolophilie

Calcéolophilie

par Cédric Saint André Perrin

« Je possède environ huit cents paires, de différentes époques et styles, principalement du xxᵉ siècle. J’éprouve une grande admiration pour les Charles Jourdan des années 1970. J’apprécie aussi François Villon – un chausseur de génie un peu oublié des sixties –, tout comme m’intéressent les créations ludiques, presque surréalistes, du Japonais Tokio Kumagaï, dans les années 1990, assure cet esthète malicieux. J’envisage la chaussure comme un terrain d’expression et d’expérimentations stylistique, que l’on ne peut en aucun cas limiter à la simple fonctionnalité… Bien qu’il faille savoir doser… Une chaussure, c’est une ou deux idées, pas plus, après cela devient inepte. » Car, loin d’être un hobby, la quête d’Olivier Jault relève du domaine professionnel. « Je n’ai jamais acheté de chaussures dans l’intention de les porter, mais par intérêt pour un objet qui en est devenu mon métier. » Après un baccalauréat littéraire, option arts plastiques, il intègre la section mode de l’École supérieure d’arts appliqués Duperré, enseignement qu’il prolonge d’une formation technique aux métiers du cuir à l’Afpa. Il se définit comme designer, davantage que comme styliste, le soulier l’intéressant avant tout comme objet tridimensionnel à la composition formelle éminemment technique. « Les chaussures, c’est une histoire de volumes, de proportions, de fonctionnalités, de matériaux… et d’esthétique. » Il débute chez Givenchy – à l’époque d’Alexander McQueen –, puis chez Yves Saint Laurent – sous l’ère Tom Ford – et enchaîne les collaborations avant de rejoindre, en freelance, en 2002, Repetto, où il participe à la transformation du fabricant de chaussons de danse en une marque de mode. Il travaille également durant de longues années auprès de Jean-Paul Gaultier, pour les collections de prêt-à-chausser, puis de souliers haute couture.

Les modèles favoris de sa collection ? Une sandale en plastique dessinée par l’éternel enfant terrible de la mode pour le fabricant brésilien Grendha. Un nu-pieds africanisant, hissé sur plateforme, boosté par la dynamique Pop propre aux coloris de la pétrochimie. Olivier Jault voue d’ailleurs une passion aux « jellies » eighties, ces chaussures en plastique moulé par injection, déclinées dans toutes les teintes de l’arc-en-ciel, parfois même incrustées de paillettes. À cette époque, le Grendha, cherchant à transformer ses claquettes populaires en véritables accessoires de mode, entame une collaboration avec des designers comme Jean-Paul Gaultier, mais aussi Fiorucci ou Thierry Mugler. Olivier Jault possède d’ailleurs un escarpin culte de ce dernier, à la découpe en forme d’éclair, dont il est particulièrement fier.

« Collectionner relève chez moi d’un atavisme familial. Ma mère, qui est une ancienne baba cool, m’emmenait faire les brocantes, fouiller dans les dépôts-ventes. Mon premier achat a été une paire de Gogo Boots, d’André Courrèges, des années 1960, encore dans leur boîte, trouvée dans un vide-grenier à côté de chez mes grands-parents. J’avais dû les payer 10 francs ! » Fidèle à ses ardeurs, Olivier Jault accumule même, en parallèle de sa collection de souliers, un ensemble de vêtements du couturier des sixties. « Mon intérêt pour André Courrèges tient à sa vision utopique du futur : en 1967, il a d’ailleurs baptisé sa ligne de prêt-à-porter Couture Future. Je possède près de 350 pièces de lui, bien entendu des chaussures, beaucoup de babies, des salomés, des Gogo Boots, mais aussi des tailleurs, des robes, des manteaux… » Pièces que l’on trouve disposées dans son intérieur, sur des cintres, accrochées à un clou, comme des œuvres d’art. De même l’on peut admirer des brodequins, disposés de-ci de-là, une sandale Prada trône dans une vitrine de verre, érigée en objet précieux; des ballerines sont exposées sur des podiums, telles des sculptures.

Spécialiste en son domaine, Olivier Jault dispense aujourd’hui des cours à l’IFM et à l’école Duperré, portant sur l’histoire de la chaussure et, par extension, celle de la mode. Son œil de collectionneur l’a aussi amené à œuvrer avec des institutions comme le musée de la Chaussure de Romans-sur-Isère, où il a organisé, en 2024, une exposition retraçant la fructueuse association entre Jean-Paul Gaultier et le fabricant Stephane Kélian, de 1984 à 1996. Il prête aujourd’hui main forte à un de ses amis collectionneurs de parures griffées, le styliste Jean-Denis Franoux, dans la structuration sa sélection à travers un catalogue digital et l’organisation de manifestations. À la rentrée prochaine, Olivier Jault participera également, en qualité de consultant et prêteur, à une exposition à la fois historique et contemporaine, dédiée au soulier, dans l’espace 7ᵉ Ciel, sous la coupole du Printemps. « Longtemps mes trouvailles ont reposé dans des boîtes en plastique rangées dans ma cave; c’était mon outil de travail. Je souhaite aujourd’hui faire partager ma passion. »

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