Une Arche après Noé À Vigoulant, commune d’une centaine d’habitants au sud de l’Indre, se trouve la ferme de l’Arche de Monterrant. Dans cet écrin cohabitent vaches, moutons, chèvres, poules, chats, chiens, lapins et abeilles. Depuis aussi longtemps qu’elle se souvienne, la gardienne des lieux, Jennifer Rident, vit entourée d’animaux. Née en Allemagne, dans le Bade-Wurtemberg, elle grandit notamment dans une ferme des Alpes autrichiennes. Son enfance est marquée par l’odeur du foin, les soins prodigués aux vaches, la présence des animaux sauvages de la forêt. Évoquant ces souvenirs, elle confie volontiers venir d’un milieu où les gens parlent aux bêtes. Très tôt, elle sait qu’elle a ce même attrait et qu’elle veut en faire son métier. À la vingtaine, après un séjour en Angleterre où elle suit une formation en agriculture biodynamique, elle s’installe en France, à Cluny. Elle rencontre alors Laurent, tondeur de moutons, et tous deux s’installent au Monterrant en 2009. Ensemble, ils ont cette volonté commune de vivre en harmonie avec leur cheptel. Pour eux, être berger n’est pas être éleveur mais plutôt accompagnant au service des animaux. Aux côtés de l’association FERME, ils s’engagent dans la sauvegarde du mouton racka, une race orpheline menacée de disparition, remarquable par son allure avec ses cornes torsadées et sa toison aux longues mèches. Ils valorisent la laine que Jennifer travaille en tricot et en feutre. Ils moulent également leur fromage et font leur propre miel. Le petit-lait obtenu après caillage du lait de chèvres poitevines et de vaches jersiaises est en partie utilisé dans un mélange à base de bouse de vache, d’argile et de cendre, qui sert de couche de protection pour les ruches en paille. Ainsi, la production des uns complémente celle des autres. En travaillant avec ce qui est déjà là, ils font confiance aux liens inter-espèces et à l’interdépendance vertueuse qui existe entre elles.
Happycultrice
par Leslie Veisse
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Ruches refuges Les ruchers tiennent une place essentielle dans cet écosystème. Ils sont installés suffisamment loin du corps de ferme pour laisser toute tranquillité aux abeilles. Ce sont des ruches rectangulaires de type Warré, du nom de l’abbé qui a élaboré le modèle en 1923. Elles sont peintes par Jennifer avec une peinture apicole riche en pigments et, sur les pans de bois, une mystique de la nature se déploie, un monde aux couleurs vives peuplé de personnages féeriques, d’hirondelles, de fleurs et de nains. Jennifer y mêle plusieurs influences tirées de la mythologie slave ou encore de l’expressionnisme allemand qu’elle affectionne. Elle s’inspire aussi d’une vieille tradition slovène, celle de peindre des figures de contes populaires sur les faces antérieures des ruches. Une forme de syncrétisme se joue là, mélange d’images légendaires, de dessins empreints d’animisme, comme une façon d’offrir une protection symbolique aux abeilles, qui savent par ailleurs distinguer formes et couleurs, et retrouvent aisément l’entrée de leur ruche.
Chez Jennifer, les abeilles jouissent d’une diversité de foyers. En plus des Warré, on y découvre des habitats beaucoup moins conventionnels : des ruches en paille de seigle fabriquées selon la technique de Günther Mancke, artiste et apiculteur allemand. Né en 1925, disparu en 2020, il était un ami proche de Joseph Beuys, avec lequel il partageait une même ferveur pour la justice environnementale. Après des années de fine observation des abeilles à l’état sauvage, Mancke élabore un modèle de ruche qu’il nomme en allemand « panier suspendu », connu aujourd’hui sous le nom de Sun Hive, ou ruche solaire, car l’abeille vit entre le soleil et la terre, dans la région florale, jusqu’à 2,5 mètres du sol. Cette ruche est un panier ovoïde en forme d’œuf inversé parfaitement adapté à une grappe d’abeilles. Mancke remarque que le corps rectangulaire des ruches modernes va à l’encontre de la forme naturelle de l’essaim et que le fait de placer la ruche au sol est contre-nature. « Les abeilles sont des oiseaux, dit-il, non des grenouilles. » Il déplace ainsi la destination de la ruche dont la vocation première n’est pas la récolte de miel mais celle d’offrir aux abeilles un lieu de vie idéal. Grâce aux propriétés isolantes de la paille, qui régule l’humidité, la ruche bénéficie d’un microclimat chaleureux et parfumé. Les abeilles y construisent leur propre cadre et fabriquent la propolis à même les parois, qui deviennent lisses et caramélisées. Il règne à l’intérieur une grande concentration que l’on ne saurait déranger, et pour cause, Jennifer n’ouvre que très rarement ses ruches. Elle se contente de venir s’asseoir tout près et contempler le ballet des butineuses.






Se plaire à faire Il y a une vingtaine d’années, Jennifer reçoit de sa tante une ruche en vannerie de Weissenseifen, les ateliers où Mancke enseignait l’art plastique. Ce cadeau suscite en elle l’envie d’en fabriquer une à son tour. À l’époque, il est difficile de trouver des formations sur les ruches de biodiversité. Elle parvient néanmoins à apprendre la technique du tressage spiralé-cousu lors d’un stage. Le processus débute par le nettoyage de la paille de seigle, ensuite travaillée en boudin puis ficelée à l’aide de rotin, d’écorce de saule ou de ronce préalablement trempée afin d’éviter qu’elle ne casse. Le volume est traditionnellement recouvert d’un enduit de bouse de vache. Une ouverture sur le haut permet d’ajouter une hausse, dans laquelle on pourra récolter une petite quantité de miel sans toucher au cœur du rucher. À rebours d’une apiculture extractive, Jennifer accorde toute son importance à la relation humain-abeille qui repose sur le temps, la patience et l’observation. Dans une démarche d’autosuffisance, elle cultive le seigle, sa matière première. Pour elle, la qualité du matériau, le savoir-faire et l’esthétique sont primordiaux. « Lorsque je me plonge dans les gestes lents, précis et répétitifs du tressage des ruches, mes pensées et mes sentiments reviennent sans cesse vers les images d’antan, aux méthodes traditionnelles et au même choix de matériaux : la paille et le bois. » En autodidacte, elle intègre ces gestes et trouve dans la nature les formes originelles qui conviennent aux abeilles, comme la cavité d’un tronc. Elle aime ajouter à la trentaine de ruches déjà réalisées une touche personnelle, comme des masques de carnaval. Certains sont des saints protecteurs, comme saint Ambroise, patron des apiculteurs; d’autres sont des figures de gargouilles repoussantes. Ces ruches ne sont pas sans rappeler les Bannkörbe, littéralement « paniers interdits », ou « paniers de charme », populaires dans le nord de l’Allemagne et dont la plus ancienne trace remonte à 1540. Ces ruches de nidification en paille, également appelées Immenwächter, « gardiennes des abeilles », étaient ornées de masques grotesques et inquiétants censés éloigner les mauvais esprits, et les apiculteurs n’en possédaient généralement que quelques-unes, stratégiquement placées au sein du rucher. Elles servaient d’épouvantails, dissuadant les voleurs, les humains et les autres créatures attirés par la valeur des abeilles et de leurs produits.
Forte de toutes ces pratiques, Jennifer souhaite transmettre son savoir. Elle ouvre aujourd’hui son atelier et propose des stages pour former et sensibiliser le public à cette ancienne technologie apicole. « Tant que mes mains seront assez fortes pour fabriquer les ruches et les paniers, ce merveilleux travail sera mon cadeau aux abeilles ! » Il y a trois ans, c’est au coeur du village de Royville dans le pays de Caux, que Marie-Laure et Arnaud Gabriel ont finalement trouvé leur bonheur : un domaine avec une maison de maître bordant une petite rivière autrefois utilisée pour l’ancienne lineterie du coin, une dépendance, un atelier et surtout un hangar de plus de 200 mètres carrés sur le domaine. Ce dernier est suffisamment grand pour accueillir enfin toute la collection de Gilbert, et il a aussi l’avantage d’être à côté de l’espace dédié à la fabrication de balais dans lequel Arnaud officie avec ferveur comme fabricant. Une chance donc pour passer de la découverte des véhicules en bois à la visite de l’entreprise familiale qui jouit dorénavant d’une belle popularité internationale. Et Gilbert est bien sûr le bienvenu pour venir couver du regard son ancienne production.



