Une rencontre avec Charles Pennequin

Une rencontre avec Charles Pennequin

par Profane

Poète et performeur, Charles Pennequin a découvert le texte alors qu’il était militaire de carrière. Il a appris sur le tas; un tas certainement immense, fait de cette matière en constant mouvement, celle des mots. Il vit depuis poétiquement, au gré de ce qu’il lit, écrit, entend et le surprend, de ce qu’il partage aussi, inlassablement.

Une rencontre avec Charles Pennequin - 2
Une rencontre avec Charles Pennequin - 3
Une rencontre avec Charles Pennequin - 4
Une rencontre avec Charles Pennequin - 5

Ton parcours pourrait paraître singulier puisque tu arrives aux mots par la musique et que tu entres sur la scène littéraire en quittant la gendarmerie. Comment selon toi «entrer en poésie»?

Une rencontre avec Charles Pennequin - 6
Une rencontre avec Charles Pennequin - 7
Une rencontre avec Charles Pennequin - 8
Une rencontre avec Charles Pennequin - 9
Une rencontre avec Charles Pennequin - 10
Une rencontre avec Charles Pennequin - 11

Je me permets pour commencer de rectifier ce qui est toujours avancé pour une raison inconnue de moi-même: j’ai écrit et publié en même temps que j’étais gendarme! Je suis entré en 1988 dans l’armée et ensuite, lorsque j’étais garde mobile, je fréquentais assidûment des médiathèques autour de Melun, celles de Le Mée-sur-Seine ou de Corbeil-Essonnes. C’est là que j’ai tout découvert: les cassettes audio de Christian Prigent, de Bernard Heidsieck, d’Henri Chopin ou de Valère Novarina, les «projectiles» livresques de TXT, la poétic’ d’Olivier Cadiot, les «mécrits» de Denis Roche, etc. Je tombais à la renverse à chaque livre tellement je n’imaginais pas que la poésie ça puisse être ça! D’ailleurs, les livres n’étaient bien souvent pas rangés dans le rayon poésie, trop frais! trop novateurs! Et donc j’ai commencé à découvrir les revues en tapotant sur le minitel et je suis tombé à la renverse! C’est en 1993 que j’ai rencontré le poète Christian Prigent et très vite je me suis mis à écrire avec frénésie, imitant au début son style ainsi que celui des poètes de la revue TXT.

Vers 1995, je commence à faire des lectures avec Tarkos ou Heidsieck et démarre le texte qui sera publié en 1999 par les éditions Al Dante: Dedans. Un texte à lire en apnée, un poème qui veut respirer hors du dedans du livre.

Puis je publie Bibi chez POL en 2002 et je pars de la gendarmerie en 2004, donc je faisais déjà des lectures et publiais depuis longtemps. Tout ça s’est fait petit à petit tout de même, notamment en publiant dans des revues, qui étaient fort nombreuses dans les années 90: Nioques, Java, Action poétique et bien d’autres. Je pense qu’il y a eu des rencontres très importantes et notamment avec les gens de mon âge: Nathalie Quintane, Christophe Tarkos, Philippe Beck, Anne-James Chaton, etc. Donc voilà comment «entrer en poésie», petit à petit et en lisant tout ce qui se fabrique dans l’actuel!

C’est certes plutôt singulier d’être gendarme et d’écrire de la poésie, j’étais parfois convoqué par le capitaine qui voyait d’un sale œil que la gendarmerie puisse être associée à des expérimentations langagières. J’ai cependant fait des lectures à certains collègues et d’autres venaient assister à des lectures en ville (peu, certes, mais tout de même, il y avait des gens dans toute la hiérarchie qui n’étaient pas insensibles à ce travail!). Cependant, pour moi, écrire a créé une faille avec ma vie d’avant, ma vie de militaire mais aussi ma vie d’homme tout court; tout à coup, ce qui m’animait au plus profond de moi paraissait dans la vie réelle, je ne pouvais plus me cacher derrière mes bouquins et continuer à faire ma petite poésie secrète. Je ne pouvais plus me retirer du monde pour exister, j’avais sauté le pas.

Si de nombreux auteurs sont universitaires, et si tu fais maintenant toi-même l’objet d’études, il n’y a pas de formation pour être poète; comment cette notion d’autodidacte permet-elle de comprendre l’organisation de la poésie aujourd’hui? À quel moment est-on reconnu comme auteur ou poète, et notamment par les institutions?

Disons qu’aujourd’hui il y a quand même des écoles pour écrivains et dans ces masters on peut suivre une formation pour être poète, ça existe dans plusieurs endroits en France, j’en ai croisé au moins trois: à Paris VIII, au Havre, à Cergy-Pontoise. Il y a aussi des gens qui suivent le cursus des Beaux-Arts où beaucoup de poètes confirmés font des ateliers d’écriture et certains élèves sortent de ces formations avec l’ambition affichée d’écrire, de performer, de publier (ce qui n’existait pas il y a vingt ans).

Mais il y a encore pas mal de gens qui démarrent de rien et c’est plutôt bon signe. Raymond Federman, il y a plus de dix ans de cela maintenant, me disait qu’aux USA il y avait des tonnes de poètes qui sortaient de ces écoles, seulement ils écrivaient tous pareil! Aucune originalité! Pour ma part, écrire c’est quitter le formatage que tout discours peut créer, même si celui-ci provient des cercles littéraires. C’est même celui-là le pire! On le voit aujourd’hui, les romans se ressemblent, ils démarrent tous pareils, ils sont tristes en plus: Ah c’qu’on s’ennuie sec dans la littérature! C’est par la poésie qu’on réinventera la fiction, comme c’est avec la poésie qu’on réinvente la performance, tout en ayant connaissance de cet art bien entendu et de ce qui s’y joue de manière interna- tionale aujourd’hui. Il y a trop d’écrivains qui ne s’intéressent qu’à leur milieu, alors que ce qui se passe dans la musique est aussi passionnant. Dans l’art également.

Pour ce qui est des institutions, elles ne font que suivre ce qui se passe dans le milieu de la poésie. Si des poètes reconnaissent un des leurs, l’institution en sera informée à un moment ou à un autre. Mais le problème aujourd’hui, c’est qu’il manque un espace critique, il n’y a plus vraiment de regard critique vis-à-vis de ce qui se fait et du coup on voit des écritures qui refont des choses qu’on lisait il y a de ça vingt ans. Alors qu’on soit autodidacte ou qu’on sorte de l’université ou des Beaux-Arts, il faut de toute façon travailler pour sortir de l’ornière des écritures déjà explorées par la génération d’avant. Il y a par exemple une jeune femme (Typhaine Garnier) qui écrit et qui revisite TXT, mais à sa façon à elle, toute singulière et qui en fait quelque chose pour aujourd’hui. C’est ce qu’ont fait ces avant-gardes en relisant Maïakovski, Khlebnikov, Gadda, Jandl ou Pastior, en interrogeant ces écritures par rapport à ce qu’ils vivaient et pour ma part j’ai ainsi fait la même chose en lisant Beckett ou plus récemment Charles Péguy. J’y ai trouvé non pas mon écriture mais ce que je recherchais en moi; ce qui obnubilait ma pensée était déjà quelque part chez eux!

Tu animes beaucoup de workshops et d’ateliers, et dans des contextes très différents, il me semble aussi dans des hôpitaux, peut-être des prisons. Comment cela nourrit-il ta pratique? Que penses-tu par ailleurs leur apporter?

Ça ne nourrit pas toujours mais parfois, et quand ça arrive, ça me donne carrément l’idée d’un titre de livre ou me fait produire des textes. Quand j’ai animé un workshop d’une semaine avec des jeunes des Beaux-Arts à Mulhouse il y a dix ans, j’ai écrit par la suite Comprendre la vie, car c’était comme un stage de quelques jours où il nous faudrait (à moi comme à eux) coûte que coûte comprendre la vie. Ce qu’ils me donnaient c’était leur façon de vivre, leur détresse, leur précarité économique, artistique, intellectuelle ou amoureuse. C’est très difficile d’être jeune aujourd’hui, encore plus dur qu’hier car aujourd’hui est un monde de vieux. La pensée est vieille, elle était même caduque avant ma naissance.

Ce que j’aime c’est vivre avec eux du matin au soir. On est ensemble, on travaille ensemble et on se fatigue ensemble. On rigole aussi ! Avec ces jeunes, on est allés partout dans la ville, dans plein d’endroits qu’ils ne connais- saient pas. On a fait des perfs au marché, dans le cimetière... À la fin, ils écrivaient tous, faisaient des lectures et inventaient des modes de transmission de leur travail. Mais après ils se posaient aussi beaucoup de questions, certains voulaient quitter l’école, des couples se formaient, se quittaient. Un an après je les ai revus et ils m’ont dit: «Tu nous a mis dans une sacrée merde avec ton stage!» Avec des jeunes ados en prison aussi. Ils m’ont donné un mot que je ne connaissais pas et que je vais certainement utiliser pour mon prochain livre. Je sais qu’il faut travailler beaucoup pour leur apporter un petit quelque chose. Par exemple, j’ai animé durant de longs mois un atelier sur Arras avec des jeunes en détresse. Dans ce stage ils n’avaient rien, les ordinateurs avaient été volés et l’animateur leur faisait faire des CV pour toute activité. C’était très violent, ils se tapaient, ils criaient. Alors j’ai dit: on va faire le stage «Je crie et je tape». On s’entraînait à crier dehors et on tapait dans les murs en disant des textes. Il y avait notamment un garçon qui ne voulait rien faire alors que je sentais qu’il pouvait faire autre chose que d’être dans ce genre d’endroit où on n’enseignait rien de précis et où les jeunes faisaient des stages bidon.

Je l’ai pris physiquement, j’ai fait une sorte de performance avec lui. Je ne sais pas ce qui s’est passé dans sa tête mais ça a été un déclic, il n’arrêtait plus d’écrire après ça. Il remplissait des cahiers et des cahiers, écrivait des dialogues, faisait des mises en scène où il racontait sa vie avec sa copine. De toute façon, quand je commence n’importe quel atelier, je fais une lecture, une performance devant ce public et déjà il me semble qu’il se passe vraiment quelque chose.

Au-delà des livres et publications, tu as une pratique de la poésie protéiforme qui passe par des vidéos et des performances qui t’ont valu d’être invité dans des centres d’art. Poète ou artiste, ton activité semble tenir d’un mode de vie. Penses-tu avoir une place à part dans la société?

J’ai la possibilité de faire ça en continu, et c’est quand même une chance. Je ne pourrai plus travailler car je n’arrive plus à prendre quoi que ce soit au sérieux dans ce monde du travail! Mais je n’ai pas forcément une place à part: quand je fais une improvisation dans une rue commerçante ou dans le métro, je suis avec tout le monde, moi je fais de la poésie et celui qui passe à côté de moi se rend au travail ou pense à quelque chose, tout le monde est occupé, je trouve justement que le rapport est beaucoup plus juste au fond que sur une scène. Sur une scène, oui, j’ai une place à part! Mais depuis cette scène, j’essaie de faire en sorte que ce que je donne n’est pas totalement du spectacle, dans le sens que celui qui regarde peut s’en sentir détaché. Ce que je donne est donné par tous, c’est ça le vrai sens de la poésie-action. Ça ne se fait pas tout seul, si je ne sens pas le public, j’ai l’impression de ramer et ça ne m’intéresse pas, je finis par m’éteindre tout seul. L’autre est important dans ma vie artistique, tout ce que j’écris je l’ai entendu un jour ou l’autre d’une bouche autre que la mienne!

On a parfois utilisé l’adjectif «brut» pour qualifier ta poésie et tes dessins. Tu mets en effet en scène des obsessions par certains thèmes ainsi que par ton style qui joue de la répétition et de l’anaphore, mais qu’en penses-tu?

Je suis marqué par les Écrits bruts de Michel Thévoz, mais aussi par Flaubert ! Pour moi, Beckett ça peut être du brut aussi par endroit. Joyce, Céline, c’est très voisin d’Aimable Jayet, de Laure ou de Jules Doudin ! La répétition ça me vient de Péguy par exemple, alors que je ne l’avais pas lu. Je crois que c’est lié à la musique, à un certain goût, une façon d’entendre comment progresse la phrase, mais ça se fait aussi dans la surdité de ce que je fais parfois, ça se fait sans même s’entendre ni se savoir, j’ai écrit beaucoup de textes dans une sorte de demi-conscience. Je ne me souviens plus que j’ai écrit ces textes, ils viennent comme ça, ils poussent comme un furoncle, de trop avoir tassé les choses, de trop avoir étouffé la colère, de trop avoir été empêché par la vie, alors ça part en vrille dans le texte, l’écrit doit aller vite, les doigts doivent faire du mille à l’heure, car il faut attraper la phrase ultime, c’est ça qui est important: comment ça va se terminer, il faut courir vers ce moment-là, mais aussi le retarder le plus possible.

Par le biais de collectif comme L’armée noire, que tu as co-initié, mais aussi de collaborations avec des danseurs, musiciens ou encore artistes visuels, tu romps avec l’idée de l’auteur solitaire, d’autant plus quand on te voit à l’œuvre dans l’espace public. Quelle place laisses-tu aux autres dans ton travail?

L’armée noire c’était je pense l’idée de faire autrement des soirées de lecture, qu’il n’y ait plus de public. Qu’on soit partout, que la poésie déborde de partout, qu’elle aille dans les bars et que ce soit les gens qui s’en emparent. Sur la place de la République, durant Nuit debout, on a eu de jeunes rappeurs qui sont venus. À Dunkerque, après avoir été lire dans les bars, des carnavaleux nous ont rejoints avec leur accordéon et leurs chansons, et puis on réalisait des sérigraphies sur le sol avec des enfants qui dessinaient aussi sur les murs, c’était la fête totale! Pour le travail avec des musiciens ou des danseurs, c’est autre chose, c’est inventer à deux quelque chose que l’on ne fait pas tout seul. Avec le guitariste Jean-François Pauvros, ça se renouvelle à chaque fois, on s’entend vraiment très bien et d’ailleurs il est tout aussi important pour moi de faire le concert que de faire le voyage en train avec lui ou de me promener dans la ville! Ce qui est important c’est la relation, pas uniquement le travail. Car c’est toute la respiration que ça donne à la vie et comment moi je vais pouvoir être là-dedans. Par exemple avec le danseur Dominique Jégou, c’était aussi le moment avant que le public arrive, déjà on était en train de tenter des choses et du coup quand le public est là on a déjà travaillé, on a déjà vécu, c’est beaucoup plus simple car les gens viennent dans notre travail comme s’ils rentraient dans une conversation animée. Ça n’a pas commencé mais ils ont quand même loupé le début, il va alors falloir qu’ils s’accrochent!

Une rencontre avec Charles Pennequin - 14
Une rencontre avec Charles Pennequin - 12
Une rencontre avec Charles Pennequin - 13
Une rencontre avec Charles Pennequin - 15