Centre de gravité
« Tout est parti d’une sensation de foyer impossible. Je viens d’un milieu militaire où l’on déménageait tous les deux ans. On ne pouvait jamais se fixer. Remplir le plus possible une maison pour la faire exister, la lester pour que ce ne soit pas « un camp volant » comme on dit, avoir un foyer qui réchauffe, comme un centre de gravité aussi : c’est comme cela que j’ai commencé ma quête et que ma nouvelle maison s’est peu à peu dessinée, spontanément.
Nom de code « Ikemmaüs »
Mes trésors, aujourd’hui, je les trouve un peu partout, mais à l’origine de ma collection, il y a une sorte de protocole personnel qui a orienté toute ma recherche, entre promesse et impossibilité. D’abord aller chez Ikea, avec l’idée que si j’achète ces décors prêts-à-vivre, je n’ai plus de questions à me poser. Au départ, c’est l’extase. Toutes les situations possibles sont mises en scène, quels que soient les niveaux sociaux, dans des saynètes de vie. Mais à la fin du parcours, au bout de la profusion, tout est mis en pièces, conditionné en paquets. Et là, c’est le dégoût. J’en sors toujours avec de petites choses, mais pour me remettre de cet inconfort, je vais chez Emmaüs. À l’autre bout du spectre. Des objets délaissés, mis au rebut, relégués, comme les vies auxquelles ils étaient associés. L’approche est dure, car c’est l’abandon, le déclin et le rejet qui sont exposés et pourtant, une inversion se fait : de l’aspect rebutant, presque mortifère, on passe à la découverte, à l’émerveillement. Dans le lot, il y a toujours une pépite.
Guérisseuse
Cette double expérience douloureuse, de Ikea à Emmaüs, me met en condition. Je trouve alors l’objet qui va me raconter quelque chose, me parler d’une vie ancienne. Il est parfois un peu cassé, justement parce qu’il a vécu, mais c’est cette trace qui m’intéresse. Je les appelle les croûtes. Comme un corps qui a souffert, quand la blessure se referme et qu’une croûte se forme, signe de guérison. C’est vraiment le parallèle que je fais avec ces objets que je récupère et auxquels je redonne un foyer. Ils font croûte, dans le bon sens du terme, celui de la réparation. En les faisant renaître dans un nouveau contexte, avec un nouveau regard, ils revivent. Et puis la croûte colmate, empêche la fuite… des humeurs, du temps, elle chatouille, elle excite !
Touché-collé
C’est tout bête, mais pour que ça me touche, il faut que les tableaux se touchent. C’est comme cela que ça marche. C’est aussi un goût pour le marabout-bout de ficelle. C’est la seule façon de faire du lien entre des choses qui n’ont rien à voir. Même si dans la collection j’ai fait quelques thèmes, ce sont des thèmes de vie et la vie n’est faite que de rencontres, c’est-à-dire de mises en relation qu’on ne maîtrise pas toujours et qui créent quelque chose. Et d’ailleurs, dans sa structure même, la maison, qui est faite de quatre métairies mises bout à bout, correspond totalement à ce touche-touche.
Sine qua non
Broderies, tapisseries, peintures…, tout doit être fait à la main, car c’est le meilleur moyen d’avoir une trace. Et pour ce qui est des croûtes en peinture, il y a deux sortes de déclencheur d’émotion. Ceux qui ont voulu bien faire. Souvent, et ça se sent, ce sont des objets faits avec ferveur, dans la joie, hors du travail. Copie de grand maître, recours au modèle, volonté de s’appliquer, émouvante en cela… J’en ai quelques spécimens : Klimt ou Cézanne. Après, il y a ceux qui s’affranchissent de la technique, y vont à fond, sans filtre. Souvent l’exécution est maladroite, mais la force d’expression beaucoup plus forte. Quelque chose se passe. Les thèmes sont délirants, les formes étranges, mais une puissance métaphysique, ou simplement humaine s’en dégage, qui remet tout au même diapason, un peu comme chez Ikea…
C’est pour cela que je mélange les époques, les genres, les niveaux. Ce qui fait lien, c’est la puissance d’invention et de possibilité de chacun, la volonté de faire et qui donne satisfaction. Malgré tout, il y a les « insauvables » et c’est pourquoi Emmaüs reste une blessure… Quand l’objet n’offre pas de sensation, quand rien ne se passe avec lui. C’est terriblement injuste, mais ça existe et c’est aussi la réalité. C’est la limite de l’expérience, indépassable.
Des petits trous
C’est comme un puzzle, il faut que ça rentre, j’ai un mur et tant de toiles : est-ce que c’est la bonne taille, qu’est-ce que je fais des trous, est-ce que je les accepte, comment je les gère ? Parfois, je trouve des solutions. Je laisse un cadre (ndlr : les toiles sont décadrées pour la plupart), je mets un miroir, je scie un châssis pour que le tableau « tourne » et épouse le mur. Sinon je laisse le trou, mais c’est toute une gestion, une question, pas une décoration.
Des petits tas
Quand je ramène mes trésors, ils s’accumulent, s’empilent, je circule entre eux et à un moment, je vais en déplacer un et une histoire va se créer sous mes yeux. Je la saisis et je fais une petite nature morte, une petite composition. Alors les objets entrent en relation, parfois de manière formelle, parfois sans explication, et puis ça bouge à nouveau… Je laisse faire le hasard. »