- Vous avez réuni, au gré des voyages, au fil du temps, des griffonnages sur papier, dessins spontanés, automatiques. Quelle qualité ont-ils à vos yeux ?
J’ai récolté en effet des dizaines de ces papiers « testeurs » que les marchands de feutres, crayons, stylos à bille, etc. laissent à disposition des clients pour qu’ils puissent tester la qualité ou la forme du trait, et choisir celui qui leur convient. Ces papiers sont généralement et internationalement recouverts de griffonnages, de signes pour la plupart incompréhensibles, résultats d’un geste fulgurant, exécuté sans autre intention que de tester l’outil et l’évaluer formellement. Proche de la signature ou du paraphe, ces gribouillis résistent à toute interprétation ou à toute signification.On pourrait les classer avant l’écriture, en attente, comme disposés à recevoir ultérieurement un sens manquant. Aucun sens, mais quasi aucune intention, et quasi aucun contrôle. Ces traces sont exécutées à grande vitesse, comme un dérapage du crayon sur la feuille, et sont généralement si spontanées qu’elles échappent à toute forme de contrôle de la part de leurs auteurs.
Trait pour trait
par Carine Soyer
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- Vos Scribble rejouent par la sculpture la fulgurance et la légèreté du gribouillis. Ce changement d’état est-il ce que vous convoitez ?
À partir de l’esprit de ces griffonnages, j’ai voulu vérifier la possibilité d’en proposer une version tridimensionnelle, de produire une sculpture simple qui aurait été exécutée de façon identique, quasi automatiquement ou inconsciemment, mais dont la forme épanouie exprime pourtant la fulgurance et la créativité du geste. Ces sculptures sont mouvements et vitesse, architecture aussi.
Pour les exécuter, le protocole de départ est un peu différent évidemment, et la réalisation moins rapide : « Voici cent mètres de tube en aluminium semi-rigide. Déployer ces tubes aussi rapidement que possible et de la façon la plus spontanée ». Ça donne ça, des sculptures « gribouillées », semblant avoir échappé à tout contrôle, à toute représentation, à toute nécessité. Inspiré par ces griffonages, je les ai imaginés comme un tatouage, à même la peau. Mais c’est impossible, comme si un tatoueur pouvait tester son aiguille avec cette même fulgurance… - La collecte accidentelle, hasardeuse d’objets du quotidien, de la vie, fait-elle partie pour vous d’un mode opératoire pour penser ensuite le travail à l’atelier ?
Ces qualités m’intéressent, et ces dessins « insensés » ne sont pas les seuls faits ou formes à échapper au contrôle ou à la volonté. Je suis particulièrement attentif à ces possibilités, en général. Les promouvoir, c’est pour moi imaginer une certaine idéologie du geste créateur, qui consiste à mettre en avant une pratique non autoritaire, non soumise à la main de l’artiste, exprimant un projet très modeste et sans intention particulière, mais aux effets parfois spectaculaires. J’observe ces faits accidentels ou fortuits, et tente parfois de les réactiver, de les organiser de façon protocolaire.
« On dirait que…. », on dirait que chacun peut griffonner sur ces papiers et qu’on les récolterait systématiquement, on dirait qu’on allait renverser du bronze en fusion et qu’on laisserait tout l’espace au bronze pour trouver sa forme…






J’invente des espèces de contrat avec la matière ou avec les gens. Cela donne lieu à des formes imprévues mais issues d’un principe mis en place au départ, et qui correspondent à une forme d’abandon, de laisser-faire.
Laisser le vinaigre dissoudre le marbre, laisser un socle de glace fondre sous ses pieds, laisser le savon étrécir, laisser le feu transformer la tôle, laisser le bronze en fusion se répandre sur le sol, laisser le soleil insoler, laisser les araignées tisser leurs toiles, laisser la scie creuser les « martyrs », laisser qui que ce soit griffonner sur des papiers… - Vous voyez-vous comme un collectionneur ? Ou plutôt un glaneur ? Un observateur ?
Je ne collectionne pas, rien de particulier en tout cas. J’essaie de rester attentif à certains faits, phénomènes, comme s’il s’agissait de comportements graphologiques, chimiques, physiques, sociologiques, psychologiques, animaliers, biologiques, susceptibles de transmettre une forme inouïe, qui puissent nous toucher et incarner un aspect de la vie ou de la pratique artistique.
- La chose banale, triviale, profane, se voit-elle réévaluée par votre intervention ? Ou à l’inverse, visez-vous une désacralisation de l’art en le frottant à la vie ?
Les artistes interrogent beaucoup leurs médiums et certains trouvent dans la vie ou dans la nature des réponses exemplaires. Qu’est-ce qu’un dessin ? Qu’est-ce qu’une sculpture ? En renvoyant ces questions aux incidents de la vie, il y a sans doute un double effet, à la fois de désacralisation de l’art et de revalorisation de la banalité. Mais cela ne correspond pas pour moi à un programme ou à un système. Dans le cas des Scribble, ces signes libres et insensés en attestent.



