Il faut remonter huit ans en arrière, sur une autre route, quelque part sur l’Interstate 15 qui relie Los Angeles à Las Vegas pour comprendre pourquoi j’accompagne mon ami Côme Martin-Karl dans l’un des derniers casinos d’Europe qui propose la roulette française. À cette époque, on était tous les deux en vacances en Californie et on avait choisi avec méthode de vivre l’expérience Las Vegas: chambre à cet hôtel qui reproduit Venise dans un centre commercial, dîner au MacDonald du Strip (une des portes de l’Enfer probablement), et puis on avait scrupuleusement fait la tournée de tous les casinos, un par un, en une nuit. J’avais joué à quelques tables; car j’ai toutes les addictions, même celles du jeu. Côme, lui, a plutôt tendance à s’abandonner à la modération, voire à la parcimonie. Il a regardé ce spectacle avec horreur et fascination se jurant de ne jamais revenir. Un an plus tard il y est retourné. Et il a joué Côme est ce qu’on appelle vulgairement mon meilleur ami. C’est une terminologie protectrice, qui rassure surtout ceux qui ont oublié avec le temps qu’ils n’avaient plus rien à se dire. Mais malgré une vie apparemment calme et un goût prononcé pour la nourriture fade, Côme est la personne la moins ennuyeuse et surtout la plus drôle que je connaisse.
Tout va bien, rien ne va plus
par Romain Charbon
·





La chose qui me touche singulièrement chez lui, c’est son idéalisme inébranlable et sa capacité à sublimer tout ce qu’il aime. J’ai toujours eu l’intuition tenace qu’à une autre époque, une époque justement où le sublime et l’idéal avaient encore un sens, il aurait été un de ces grands mystiques chrétiens. Du genre de Sainte Thérèse d’Avila. Pour moi, Côme est une carmélite des temps modernes.
Il est capable de transformer par exemple une passion pour Harry Styles, le chanteur des One Direction, en expérience de transverbération, ce transpercement physique du cœur provoqué par une cause spirituelle et raconté par Thérèse au sommet de sa vie mystique. Il pourra vous parler de cet engouement pour une idole destinée aux adolescentes en vous faisant rire, n’empêche qu’il en a fait le sujet de son deuxième roman, et que sans blague, ce livre est probablement ce qu’on lira de mieux en 2017.
Je suis nul pour dater les choses. Et je n’ai aucune trace de son basculement. Je ne sais pas exactement à quel moment la roulette est devenue pour Côme une obsession. Très vite pourtant, on a commencé à ne plus partir en vacances ensemble qu’à proximité d’un établissement de jeu. J’ai appris à connaître ce qu’on appelle les «villes d’eau» en France. Il s’est d’abord acheté un tapis, et évidemment la roulette qui va avec, puis ont suivi le râteau, les jetons, un autre râteau. C’est comme ça qu’il est devenu le croupier attitré de nos soirées privées où nos apparts se transforment pour une nuit en tripots. En toute illégalité, nous réunissons nos amis pour miser des sommes relativement modiques, mais avec assez d’enjeu tout de même pour sentir la fièvre autour de la table. Car ce qui plaît avant tout à Côme dans la roulette, c’est d’être le Grand Ordonnateur de l’adrénaline qui monte dans les doigts des joueurs.






En esthète du jeu, c’est la roulette française qui a sa préférence. La plus complexe, car il n’y a pas de couleurs et c’est aux croupiers de se souvenir de la personne qui a lancé son jeton sur le numéro gagnant. La fiche Wikipédia donne plus d’informations. C’est Côme qui l’a lui-même rédigée.
Les casinos qui proposent la française sont devenus rares. Enghien, Monaco, Venise. Et puis Baden-Baden. Côme est à la table, euphorique, jouant toujours ses mêmes numéros ou à peu près. Salarié d’une grande agence de pub, il avait formé le projet de prendre quelques mois sabbatiques pour faire «une saison» dans un casino perdu de l’arrière-pays français. Sa boîte était pourtant d’accord avec ce choix de carrière original mais son CV n’a été retenu par aucun des établissements auxquels il a postulé. Il n’a pas essayé Baden-Baden. Peut-être qu’ils l’auraient accepté. Le personnel sert quelques mots en français régulièrement pour donner un peu de cachet, l’accent pouvait être un plus. J’oublie de lui en parler. Il déteste les grands changements de toute façon, alors vivre à l’étranger.
J’ai tout perdu en cinq minutes. Bad luck. Je suis allé siroter un cocktail au bar en l’attendant, entouré de créatures qui mériteraient chacune un roman. Les casinos sont de merveilleux réservoirs sociologiques. L’imagination s’empare très vite du reste. J’ai déjà oublié l’heure qu’il est et depuis combien de temps on est là. Côme vient me chercher. Il me dit qu’on peut s’en aller, il a fini.
Il n’a rien gagné. Il n’a rien perdu. Il est heureux.



