Hors-d’oeuvres
Je suis un journaliste de terrain. Mais quand d’autres arpentent conflits et cataclysmes, spécialisés dans l’air du temps, les mondanités s’avèrent mon principal terrain d’enquête. De vernissages en cocktails et lancements en pagaille, je flaire les bons coups, je glane les informations qui nourriront mes articles, qui sauront m’inspirer. Et en cette douce soirée d’avril, j’allais être gâté ! Mon ami Arturo Arita, talentueux créateur floral à qui l’on doit des compositions toniques d’une fougue toute caribéenne, célébrait son anniversaire. Arrimé au buffet, bien décidé à faire un sort à une assiette de blinis tartinés d’un délicieux tarama truffé, j’engage la conversation avec un type très sympathique. Il s’appelle Calvin, oeuvre dans la rénovation immobilière. Étant moi-même spécialisé dans le domaine de l’architecture intérieure et du design, nous sympathisons. Très vite la causerie bifurque, prend des chemins buissonniers, gagne en liberté – en intérêt également ! J’évoque ma collaboration à Profane, lui décrit la ligne éditoriale de la revue centrée sur la pratique artistique amateur. Elle trouve écho en son univers familial : Calvin aborde le travail de son père, Lionel. Il dégaine son téléphone portable, fait défiler sur son écran des photos de vaches au pelage tondu révélant des dessins fantasmagoriques où des charognards aux pattes crochues défient des loups tous crocs dehors. J’oscille entre stupéfaction, fascination et circonspection. J’ai certes picolé ce soir, mais pas non plus au point de délirer. Être confronté à l’inconnu, à la sensation de jamais-vu, s’avère aussi déstabilisant qu’électrisant. Ni une ni deux, j’inscris les coordonnées du dénommé Calvin sur mon mobile et j’en profite pour lui chaparder, via Bluetooth, quelques clichés des si déroutantes oeuvres de son père. Le lendemain soir, ayant eu la journée pour dessouler, j’appelle mon bon ami Bertrand Houdin – fondateur avec Charlotte Halpern de la revue Profane –, pour lui faire part de ma découverte. Très vite, il me donne le go pour un article. Je contacte donc Lionel Guillon les jours suivants.
Plat principal terre et mer
Dès le premier appel téléphonique, le courant passe. La conversation s’avère fluide, j’apprécie la façon franche et confiante dont il me parle de son art, de sa démarche profondément ancrée dans son parcours de vie. « Les tontes, j’en pratique sur le pelage de vaches, mais aussi de chevaux, m’assure-t-il. C’est un peu arrivé par hasard. Ayant été coiffeur pour homme durant 17 ans, je réalisais pas mal de dessins tribaux sur la nuque de jeunes garçons, des choses assez graphiques, il y avait une demande pour cela. Un jour, mon frère Fabien, qui est paysan – comme l’étaient nos parents – me parle d’un concours bovin sur Niort qu’il aimerait bien gagner. Il me demande donc, pour tenter de mettre en avant sa bête, de dessiner un paysage à la tondeuse sur une belle encornée. L’idée me plaît ! Et voilà que je me retrouve à dessiner, à sa demande, des fonds marins dans un esprit fantastique à la Jules Verne – avec pieuvre géante et tout. Bien entendu, la vache a gagné le concours ! » Emballé, le président du jury invite Lionel Guillon à récidiver l’année suivante, mais hors compétition cette fois-ci. La tonte se mue en performance, le temps d’un moment festif et convivial, durant pas moins de quatre heures. Petit à petit, l’artiste multiplie les séances de tontes en public. Dessins d’aigle sur un flan, pioupious sur l’autre, les paysages se succèdent au gré de fêtes pour des associations humanitaires ou de guinguettes. « C’est à chaque fois un pur plaisir. Il s’agit de partager un moment de confiance avec les animaux. J’ai trop d’amour pour les bêtes pour leur faire des misères, si je sens que la génisse ou que la jument craint la tondeuse, je stoppe immédiatement. Je passe toujours du temps en amont avec l’animal, nous nous apprivoisons mutuellement. La dernière fois, la jument sur laquelle je travaillais est venue poser son museau sur mon épaule en fin de séance. J’étais super ému ! J’apprécie le côté vivant du moment, l’aspect éphémère de la chose... Le tracé sur le poil ne tient d’ailleurs pas plus de deux à trois semaines. » La pratique artistique de Lionel Guillon ne se résume pourtant pas à des tondaisons, il sculpte également des personnages en terre à même le sol, terre dont il recouvre aussi des tableaux relevant d’assemblages d’éléments hétéroclites glanés ici et là : vertèbres d’oiseaux, carcasses de poulets ou encore bois d’animaux. « J’aime bien redonner vie à des choses usagées. Quand on se fait un plateau de fruits de mer à la maison, vous pouvez être sûr que la carapace du crabe, les pattes des langoustines et les coquilles d’huîtres finiront sur une de mes compositions. » #Bons morceaux Mais ce sont sans doute ses dessins sombres et tourmentés de personnages s’hybridant avec des créatures grinçantes, tracés à l’encre de Chine, qui synthétisent le mieux la noirceur gothique de son univers. « Je dessine depuis que je suis enfant. Petit j’ai eu une maladie, j’ai dû garder la chambre : je croquais les vaches que j’observais derrière ma fenêtre. » Adolescent dans les années 1980, Lionel Guillon se laisse gagner par la mélancolie dansante propre à la new wave. New Order et Depeche Mode lui ouvrent de nouveaux horizons introspectifs, mais ce sont les compositions du très obscur David Eugene Edwards – dont la musique mélange influences rock, punk, médiévale, folk et amérindienne – qui le bouleversent plus que tout. Ses morceaux évoquant les conflits intimes tout autant que la foi, la rédemption et le mysticisme trouvent écho dans les questionnements qui lui sont propres. « Il y a de la rage, de la douleur, des idées noires dans mes personnages. Mon art relève de la thérapie : j’ai été marqué par des choses dans mon enfance, dessiner me permet d’exprimer ce je ne pouvais pas dire. » Si aujourd’hui encore les comics gore de Jeremy Bastian ou Jack Davis demeurent des influences majeures, Salvador Dalí s’impose comme son maître à penser. « Je me revendique comme surréaliste. Les rêves, l’inconscient, l’intériorité, l’inattendu, ça me passionne. J’aime tout dans Dalí : ses peintures étranges mais pleines de poésie, tout autant que son personnage flamboyant, hors cadre, pas dans la norme. Moi non plus je ne me sens pas trop dans la norme. L’ordre, les règles, j’ai du mal. » Toujours, Lionel Guillon oeuvre sans croquis préparatoires, ni idées préconçues, sa pratique relevant du dessin automatique. « Je réside dans le Marais poitevin, je gère un gîte, huit maisons que j’ai retapées; cela m’a pris beaucoup de temps – du temps que je n’ai pas pu consacrer à mon travail artistique –, mais aujourd’hui j’en vis. Je me suis aménagé une grange de 80 m2 où je réalise mes trucs. Je bosse souvent la nuit avec du gros son. J’ai 52 ans, j’ai envie de profiter un peu, de me consacrer davantage à mon art. » Bouillonnant, ténébreux, profondément vivant, Lionel Guillon s’avère une personnalité profondément attachante. Sans cette soirée en l’honneur de mon ami Arturo, jamais je n’aurais découvert son boulot. Ce genre de révélations font le sel de ma vie. Faire partager mes engouements, mes découvertes, mes passions demeure ma raison d’être. Je suis un journaliste de terrain, alors je sors.