Tissus témoins

Tissus témoins

par Gabrielle Hamilton Smith

Le bagage maudit

« Je savais que si je me mariais, c’était fini pour moi », se rappelle Geneviève Capes. Elle se marie pourtant en 1956 à Antoine, homme insistant et jaloux qu’elle n’aimera jamais. Elle l’épouse parce qu’il l’avait engrossée, et que dans les Landes paysannes de l’après-guerre, « c’était comme ça ». Marchant vers l’autel enceinte, elle ne porte pas ce jour-là de blanc mais un tailleur bleu sombre, insigne publique de sa déchéance et de la dépossession de son corps.

Pour sa petite-fille Andréa de Bortoli, si le destin social de sa grand-mère, rythmé par les renoncements, peut se raconter dans un langage vestimentaire, son tailleur bleu n’en est pas la seule image. Le trousseau de mariage, la dot textile qui fut remise à Geneviève, en est une autre incarnation : il est son fardeau, son « bagage maudit ». Andréa en a repris la forme pour raconter cette histoire, à travers des « sculptures vestimentaires », augmentées d’illustrations, d’assiettes sculptées, mais aussi d’un film documentaire où elle retrace les étapes de la vie de sa grand-mère. On retrouve dans son œuvre le caractère hétéroclite du trousseau de mariage, paquet composite de linge de maison, linge de corps et de table, formant comme l’inventaire programmatique de la vie à venir. Seulement, sa collection Trousseau de mariage, distordue, fanée, décrépie, n’a pas été confectionnée dans l’espoir d’accompagner un futur heureux, mais se présente d’emblée comme dépositaire du souvenir d’un passé brisé.

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Trames familiales

Geneviève est plus que la muse du projet, elle en est à la fois la matière première et la raison d’être. La collection est née d’une volonté de transmettre son histoire, de l’offrir en héritage, notamment à ses enfants et à toute la famille, pour ancrer le souvenir dans des formes, des silhouettes, raconter ce qui a été perdu, gâché, se souvenir qu’elle a quitté l’école à quatorze ans « à cause des garçons », c’est-à-dire à cause de violences sexuelles dont elle fut l’objet, et qu’elle a vécu son mariage avec Antoine comme « une prison ». À son histoire se mêle celle de Raymonde, tante d’Andréa, qui épousa Alcide, le frère d’Antoine. Mais tandis que Geneviève se marie de guerre lasse, par résignation, si ce n’est par épuisement, Raymonde fait un mariage d’amour. Lorsque l’on interroge Andréa sur son travail, elle ne parle pas de mode, mais encore et encore de cette histoire familiale, c’est-à-dire des destins croisés des deux Landaises désormais octogénaires. Avec l’aide de sa mère, elle a mené une grande enquête sur le passé de Geneviève et celui de Raymonde, pour reconstituer les trames de leurs existences, en collectant leurs vieilles lettres, rassemblant d’anciennes photographies, mais aussi en les interrogeant patiemment, lors de longues conversations, dont certaines seront enregistrées dans le film documentaire produit par Andréa, où les deux femmes prennent corps et parlent. Les enfants de ces deux dernières ont été les premiers spectateurs bouleversés de leurs confessions filmiques tardives, qu’ils se sont promis de transmettre à leur tour aux générations à venir.

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Des robes couleur du temps

De l’enquête menée, Andréa explique que la collection de vêtements est juste une trace, ou plutôt une transposition, une reformulation. Elle a même pu craindre de faire de l’histoire familiale un prétexte, une matière de mode, dont le sens serait finalement méconnaissable.

La famille a préféré le film ou du moins l’a mieux compris, se l’est plus facilement approprié. La question posée par cette diversité des médias et de leurs réceptions n’est pas anodine : de quelle histoire peut se charger le vêtement, s’il ne s’augmente pas de discours, de documents, d’images et de mots ? Que peut-il transmettre, de quoi peut-il témoigner, surtout lorsqu’il n’est pas un document d’époque authentique, mais une représentation actuelle et subjective du passé ?

La collection Trousseau de mariage semble pourtant pouvoir parler d’elle-même, organisée comme un récit, ou, selon les mots de son auteure, comme « une fresque », autour de trois silhouettes imposantes : les « sculptures vestimentaires » aux multiples strates, dont chacune représente une période de la vie de Geneviève – enfance, mariage et vieillesse. Aussi massives au premier regard que fragiles dans le détail, celles-ci se décomposent et s’effeuillent en épaisseurs de tissu, de papier mâché ou de prothèses diverses : ventre amovible de femme enceinte, perruques solidaires de leurs voilettes, épaisses boucles de ceintures en pâte à sel ou délicates fleurs séchées enserrées dans du tulle viennent composer des ensembles hétéroclites ressemblant à des abris de fortune. Ceux-ci, que le corps ne peut pas tant porter que supporter, se font l’incarnation d’un destin pesant, encombrant, dans lequel on n’est jamais à son aise. Ils sont faits pour l’immobilité : mis en mouvement, la lourdeur sonore de sabots ou d’une massive cloche de bétail empêche vite d’imaginer partir trop loin. Mais s’ils convoquent ici de façon spectaculaire le monde de la classe populaire paysanne, c’est aussi pour en porter les couleurs avec élégance, dignité et beauté. La finesse figurative des détails – fleurs accrochées au bas d’une jupe, chapeau peuplé des brebis dont Geneviève a été la bergère – raconte autant l’enfermement que ce qui lui échappe, ses quelques marges de liberté, d’innocence ou d’espoir, notamment les moments heureux de la première jeunesse. Œuvres à la fois sensibles, symboliques et documentaires, ces sculptures, qui sont aussi des fresques, sont encore des reliquaires : une jupe blanche est par exemple faite dans du vieux linge de la grand-mère d’Andréa.

De toutes ces façons elles témoignent, parlant à demi-mot d’habitudes, de secrets, de fatigues quotidiennes, comme le feraient des vêtements longtemps portés et devenus, à force, des organes surnuméraires, signifiants et marqués au même titre que le corps lui-même.

andreadebortoli.com

Photographies réalisées à l’atelier Lorenzi

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