Pratiquer la langue du bois

Pratiquer la langue du bois

par Séréna Evely

En bonne compagnie

Sa camionnette est pleine à craquer de bois brut et d’objets abandonnés. Chaises, planches martyres, guitares, rallonges, guéridons, table orientale, commode Louis Philippe : « Les gens jettent des trucs incroyables ». Les yeux rivés sur les trottoirs, à pied ou au volant, Philippe Deshons fait la chasse au bois. Cette collecte ne répond à aucune règle, requiert simplement une certaine acuité. Dénicher, dans les décombres ou au coin d’une rue, l’armoire ou la porte qui, une fois nettoyée, débitée, désossée, donnera corps, tout ou partie, à un membre du clan. Rien ne se perd, tout se réincarne ! Anthropomorphes, ses totems prennent sous ses doigts la forme de visages humains cocasses et plaisants, ou bien celle d’animaux, de personnages de bande dessinée. Certains, « plus chanceux que d’autres », voyagent avec lui, car c’est autant dans sa maison de Romainville, en banlieue parisienne, que dans celle de Soudorgues au sud-est des Cévennes, qu’il les élabore. Il traverse la France pendant ses vacances et s’ancre dans l’héritage familial paysan, décidé à s’extraire pour un temps de la course à la consommation, et fidèle à l’adage : « Ça peut toujours servir ».

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Les pieds sur terre

Investir régulièrement sa maison cévenole ou travailler de ses mains un matériau noble et ancien tel que le bois ramène Philippe Deshons dans la « vraie vie ». Pas celle des soirées de publicitaires telles qu’on se les représente, des dernières versions de Windows et des vidéoprojecteurs défaillants. La conception de totems est sa passion, une « forme de méditation », mais pas une fuite ou un médicament. Pas « le publicitaire blasé à la 99 francs » : il a choisi le métier de media planner et l’exerce gaiement depuis trente ans. Au sein de grands groupes puis plus récemment à son compte avec des associés, pour la banane de Martinique sur le Tour de France ou le passage d’une publicité à 20h30 sur TF1, il cible, analyse, contrôle, fidélise.

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Deux yeux, un nez, une bouche

L’exercice de sa profession aimée a peut-être infusé sa passion car à y regarder de plus près, l’élaboration de ses totems est méthodique et se découpe selon un processus quasi mécanique. Récupérer des objets en bois, donc, avant de les stocker à Romainville comme à Soudorgues (« il y en a un peu partout »), puis les observer et enfin les transformer. À la scie sauteuse ou japonaise, avec du matériel simple, sommaire, les couper, les désosser, les nettoyer et les poncer pour ôter l’odeur de renfermé d’une chaise, d’une pièce de mobilier; surtout, ne pas anticiper, ne pas se projeter dans une forme finale. Une fois les pièces démontées, débitées et classées, se mettre « face à la matière » : visser, coller, assembler des morceaux spontanément, des yeux en poignées ou en boutons de portes, un nez en queue de parapluie, une tête en table de bistrot, une bouche en tiroir verni. Réutiliser l’intégralité d’un groupe d’objets récupérés dont les quatre ou cinq totems issus d’une même série se partageront les accoudoirs, les pieds. À l’image du bricoleur primitif de Lévi-Strauss, Philippe Deshons pense « sauvage », combinant des parties de la matière sensible et n’y apportant généralement ni couleur ni sophistication. Sans téléphone, sans ordinateur, sans projet, croquis ou plan. Certains y ont vu du Picasso ou du Dubuffet mais lui file sans influence artistique, laisse à d’autres le rôle du créatif, bien à son aise dans les chiffres. À son métier de tous les jours l’obligation de résultat, la nécessité de s’adapter aux pléthoriques nouveaux médias. À sa famille de totems souriants, la liberté d’être ou de ne pas être et, à lui, celle de faire ou de ne pas faire.

Certains des soixante-dix totems ont été installés à l’intérieur mais la majorité reste sous la véranda ou la tonnelle, car c’est bien du dehors qu’ils viennent. Ils demeurent sans noms, dénués de toute prétention, si ce n’est d’arriver à un clan de cent « car c’est un chiffre rond ».

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