Piscatoriplumaphilie

Piscatoriplumaphilie

par Tristan Piérard

Il n’a pas le pied marin, ne se souvient pas être jamais monté sur un bateau, il n’est pas brodeur ou couturier, pas spécialement amateur de tabac non plus, et pourtant, c’est par dizaines qu’il a accumulé ces canevas et uniquement ceux-là, patiemment brodés par des mains inconnues. Qui est donc ce glaneur de tapisseries pour vieilles dames, dont les familles cherchent habituellement à se débarrasser ?

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Depuis son plus jeune âge, Hubert Cavaniol se sent chez lui dans les brocantes et les vide-greniers. « Ce sont des espaces de tranquillité qui m’ont toujours ébloui. » Obsessionnel et conscient de son état, il tient à préciser qu’il n’est pas dingo. « Ce n’est pas parce que c’est bien et que ça m’émeut que je vais acheter », dit-il à propos de ses nombreuses collections, qui vont des affiches de films où apparaît la statue de la Liberté (il en a plus de 300) à l’intégrale du magazine Mickey.

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Chacune de celles-ci est liée à une histoire, un souvenir, un moment de vie. Pour les canevas, tout a commencé de manière très conventionnelle par un désir de déco. À l’époque, Hubert vient de transférer son cabinet de curiosités d’objets marins dans une maison récemment acquise en bord de mer. Quand il tombe un jour sur un premier canevas de pêcheur, ce dernier vient tout naturellement enrichir le décor. Les choses auraient pu en rester là s’il n’avait pas trouvé un peu plus tard et par hasard un deuxième canevas en tous points similaires. Quelque chose s’enclenche alors, une nouvelle manie qui tient selon lui de la blague mais qui le conduira tout de même à accumuler une soixantaine de pêcheurs à la pipe sur une vingtaine d’années, qu’il consigne dans une remise… « La première fois que je les ai tous vus rassemblés, j’ai trouvé ça hyper flippant. » À raison de deux ou trois nouveaux venus par an, la collection s’est construite sur la durée en goûtant avec délectation les effets de surprise et les clins d’oeil inattendus; comme cette fois où Hubert est tombé sur l’un de ses pêcheurs en pleine campagne hongroise… Son excitation fut telle que les vendeurs n’ont pas hésité à grossir leur prix, conduisant notre collectionneur à débourser plusieurs dizaines d’euros pour ramener le canevas sans son cadre, roulé dans une valise. « Ils m’ont pris pour un riche Américain. » Pour autant, peut-on parler d’une collection faite au hasard ? Pour Hubert, il reste évident que sa capacité à rassembler autour de lui des pêcheurs par dizaines émane aussi de la puissance de son désir. « Il faut une vraie volonté. » Chaque modèle est identique, mais tous les canevas diffèrent par des nuances de couleurs, de tailles de fils, de précision et de régularité… Malgré l’aspect artisanal de la technique, on aurait presque le sentiment de faire face à une série warholienne. Au milieu de cette répétition du même, Hubert distingue un canevas parmi les autres, celui qui le touche le plus, déniché lui aussi de manière particulièrement inattendue, dans un vide-greniers à Helsinki. On y distingue des fjords en arrière-plan : c’est le seul canevas dont le traitement du sujet a quelque chose d’unique par rapport au modèle de base, dont Hubert détient aussi un canevas vierge et une représentation sur catalogue montrant les couleurs de référence.

« Personnellement, c’est important, parce que c’est quelque chose qui m’a tenu pendant vingt ans », explique Hubert à propos de ces marins auxquels il est si attaché, bien qu’ils ne soient accrochés nulle part. Beaucoup lui ont été offerts par des amis. S’il avait été déraisonnable, il aurait pu étendre sa collection à toutes les représentations de vieux pêcheurs à la pipe; il y a pensé, lui qui collectionne aussi les scaphandres en céramique qui décorent les aquariums… « L’image au XIXe siècle, c’est considérable », explique celui qui est aussi un grand connaisseur de BD ancienne. « Il y a une iconographie très puissante autour du pêcheur à la pipe. On pourrait faire des recherches sur chacun des éléments. Comment la figure du pêcheur devient-elle éternelle ? Quand ça arrive jusque dans le canevas, c’est qu’elle l’est vraiment devenue… » Depuis deux ans il n’ajoute plus de nouveaux canevas à sa collection; son attention est retenue par des sujets d’étude plus sérieux – la représentation du marché de l’art dans les vieux illustrés pour enfants par exemple –, et il ne goûte plus les brocantes autant qu’avant. C’est une règle d’or qu’il s’est toujours fixé : faire des collections qu’on peut abandonner – toujours par souci de ne pas devenir trop dingo… Cet été, un ami lui a envoyé un message pour lui dire qu’il avait trouvé un marin dans un vide-greniers. Hubert s’est déplacé dans le village en question, mais ne retrouvant pas le canevas, il n’a pas insisté. « Pendant que je vis, il y a différents moteurs qui tournent. » Les pêcheurs n’ont peut-être pas dit leur dernier mot ?

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