Peinture fraîche

Peinture fraîche

par Leslie Veisse

Album Elephant’s Memory, Buddah Records, 1969 (pochette)

C’est une image floue, un mirage kaléidoscopique de couleurs fluo qui danse devant nos yeux lorsqu’on le fixe. On devine un profil d’éléphant qui porte dans son ventre sept personnes dont les corps nus sont ornés d’arabesques peintes à même la peau. Les volutes charnelles aux pigments vifs forment un ensemble harmonieux, comme si le groupe Elephant’s Memory n’était qu’une seule personne qui se confondait avec l’animal. Devenu trois ans plus tard le groupe officiel de John Lennon et de Yoko Ono, il porte déjà dans son ADN un message d’amour universel. Le vent subversif qui souffle aux États-Unis depuis le début des années 1960 et qui est porté par l’aspiration à rompre avec un système de valeurs chrétien bat son plein. La contre-culture non violente d’après-guerre rejette l’ordre légal puritain, se révolte contre une société patriarcale, conservatrice et consumériste. Peindre son corps devient une projection manifeste aux facettes contestataires, une forme suprême de liberté.

SunLove Happening, Saint-Tropez, 1967

Parmi de nombreux indices révélateurs d’une envie ravageuse de s’affranchir des règles, se tient notamment en France de 1964 à 1967 le Festival de la Libre Expression créé par l’artiste Jean-Jacques Lebel. Lors de la dernière édition du programme de performances provocatrices, le 8 août 1967, le groupe de rock progressif Soft Machine participe à SunLove, un happening nommé en référence à une célébration païenne : la fête du Soleil. « La seule règle était que tout le monde devait être nu, y compris les membres du groupe[^1.Citation extraite du catalogue de l’exposition « Jean-Jacques Lebel, l’outrepasseur », Éditions du Centre Pompidou, 2018] », rapporte le batteur Robert Wyatt. Une centaine de personnes se livrent à un cérémonial aux airs de rite chamanique, dansent en transe autour d’une piscine dans laquelle est fabriqué un serpent gonflable géant, et peignent mutuellement leurs corps. « Les premières choses dont les révolutions se débarrassent, [disait le fondateur du festival], sont la tristesse, l’ennui et l’aliénation des corps[^2.Jean-Jacques Lebel, Notes on Political Street Theatre, Paris: 1968, 1969, The Drama Review.] ». La peau ainsi faite médium est un moyen de dépasser les diktats. Suivant une quête de l’être au monde, on revient à des formes anthropologiques ancestrales empruntées aux cultures précapitalistes.
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Untitled (body painting), Keith Haring, 1984

Une taille de près d’1m80, un visage androgyne, les cheveux courts, la peau noire peinte de la tête aux pieds de signes idéogrammatiques blancs, Grace Jones fait impression lors de sa collaboration avec Keith Haring en 1984. Les archives photographiques de Robert Mapplethorpe montrent une célébration du corps délié, un aplatissement des appartenances à un groupe, ni même à un âge, un sexe, ou un statut, et ainsi la suppression des privilèges afférents. La figuration libre abroge les hiérarchies et situe le corps comme « lieu de rencontre entre le monde intérieur et le monde extérieur[^3.Francesco Clemente, Conversation avec Rainer Crone et Georgia Marsh, Cologne 1990.] ». De l’affirmation anthropométrique incarnée par les pinceaux vivants de Yves Klein[^4.Entre 1960 et 1962, Yves Klein a réalisé les Anthropométries. Des femmes modèles enduites de couleur bleue réalisent avec leur corps des toiles monochromes.], à la conscience corporelle sondée par Dennis Oppenheim [^5.Performance Two Stage Transfer Drawing, 1971.] lorsqu’il met à l’épreuve son fils de reproduire au mur le trait qu’il est en train de tracer simultanément dans son dos, le corps devient support, vecteur, acteur. Il rend possible une expérience de communication sensible qui incorpore une corporéité absolue.

Rebecca Denison par Annie Leibovitz, 1999

Parce qu’il est universel, le corps permet un transfert d’identité et met en jeu une transmission de valeurs. Utilisé comme étendard, il proteste, intrépide. En 1999, Annie Leibovitz photographie le buste de Rebecca Denison. Sa peau blanche est intégralement recouverte de la couleur du deuil et ses mains rouges forment un coeur sur sa poitrine. Son profil et son torse scandent des mots tels que « vivre », « espoir » ou encore « à la mémoire de Beckie, Katy ». Les couleurs trahissent les émotions : tristesse, colère, recueillement. L’acte communicant interpelle. Sans pourtant dire son nom, il marque l’engagement d’une femme diagnostiquée séropositive pour la prévention au virus, à une période où l’épidémie fait de nombreuses victimes. La peau émet une alerte sans appel car elle nous renvoie de fait à notre propre chair, provoque une identification au malade et réveille notre empathie.

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World Bodypainting Festival, Autriche, juillet 2018, 20e édition

Peindre son corps pour servir une cause. Lors de démonstrations pour la défense des droits des animaux par l’association PETA, il est possible de croiser par exemple zèbre, tigre ou poisson, incarnés par les activistes qui se prêtent au jeu de rôle. Le trompe-l’oeil, l’impact du motif, sa suggestion alertent les esprits… et se vivent ailleurs, au World Bodypainting Festival, comme de purs objets esthétiques. Si les enjeux ne sont pas les mêmes, les corps peints participent d’une mise en scène au pouvoir évocateur sans pareil. Le body-painting, momentané et éphémère tel un anti-tatouage, est un état des lieux émotionnel. Sa force intrinsèque est d’exister à un instant t grâce à un élan d’audace, puis de disparaître. Pour un temps furtif, il nous permet un état d’évasion, un hors-soi révélateur de l’en-soi. Une façon « de s’expeauser » qu’il faut savoir cultiver.
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