Si l’amateurisme existe dans de très nombreuses activités humaines, cette notion dans le domaine du sport n’a cessé d’être définie et redéfinie au fil des décennies.
L’Amateur Athletic Association, fondée par des étudiants anglais en 1866, est la première association connue définissant le statut d’amateur afin d’exclure les coureurs ayant accepté de toucher de l’argent ou qui ont concouru dans des compétitions ouvertes aux professionnels sans pour autant l’être eux-mêmes. Dans le prolongement de cette première définition, les institutions sportives successives font de l’amateurisme un principe d’exclusion. Mais l’amateurisme se charge aussi progressivement de valeurs sociales.
Lorsque les sports modernes, codifiés en Angleterre, arrivent en France à la fin du XIXe siècle, leurs promoteurs les associent à des valeurs sociales telles que le désintéressement, le courage, le fair-play. Ainsi, Pierre de Coubertin souhaite transposer dans les lycées français l’éducation britannique fondée sur le culte de l’effort et du corps pour rivaliser avec la plus grande puissance commerciale et coloniale qu’est alors le Royaume-Uni. Fondée sur l’idéal du gentleman amateur pratiquant plusieurs sports, cette conception élitiste des activités corporelles se fonde sur l’amateurisme et marque ses distances avec le sport professionnel qui exige une forte spécialisation de ses pratiquants et fait triompher la victoire sur le plaisir de jouer. Et c’est à la condition de rester amateur que le sport préserverait ses valeurs sociales.
Ne parvenant pas à imposer sa réforme éducative fondée sur le sport auprès des dirigeants républicains séduits par la dimension militaire de la gymnastique après la défaite de 1870, Pierre de Coubertin promeut les sports modernes par une autre voie, celle de la diplomatie sportive internationale, en restaurant les Jeux olympiques antiques. Fidèle à son fondateur, le Mouvement olympique est régi par le principe de l’amateurisme jusqu’à l’introduction du tennis aux Jeux olympiques de Séoul en 1988 puis la présence en basket-ball de la Dream Team à ceux de Barcelone en 1992, qui marquent l’entrée de puissants intérêts financiers et la participation d’athlètes professionnels.
La trajectoire du sport contemporain pourrait laisser penser qu’il est une pratique initialement amateur, porteuse de valeurs sociales, qui aurait été souillée au fil des décennies par la commercialisation, la médiatisation et la professionnalisation. Cette vision linéaire de l’histoire ignore les enjeux sociaux qui président à l’apparition et au développement des pratiques sportives et omet que le sport est le lieu d’une lutte entre des acteurs qui cherchent à imposer leur définition de la pratique la plus légitime.
De nombreux sports codifiés en Angleterre sont déjà professionnalisés lorsqu’ils apparaissent en France. Depuis le XVIIIe siècle se côtoient sur les terrains de cricket les gentlemen, joueurs issus de la haute société britannique qui sont amateur, et les players, joueurs rémunérés qui entraînent les équipes et entretiennent les terrains de jeu. De même, le football en 1885 puis le rugby en 1895 mettent en place des championnats de joueurs professionnels. En France, le cyclisme qui se développe dans les années 1880 compte de nombreux coureurs rémunérés par des firmes de cycles, des propriétaires de vélodrome ou des journaux qui organisent des compétitions.
Si le sport professionnel est si déprécié par certains dirigeants français à la fin du XIXe siècle, ce n’est pas tant parce que la performance athlétique rémunérée saborde les valeurs sociales sur lesquelles il est prétendument fondé, mais parce qu’il entraîne une ouverture dans le recrutement social de ses pratiquants.
On s’étire
par ulien Sorez
·




En effet, jouer ou concourir pour de l’argent permet aux classes populaires d’investir le sport puisque les coûts générés par la pratique et le manque à gagner au travail sont alors pour partie compensés par les gains induits par la performance sportive d’une équipe ou les qualités athlétiques d’un individu, quelles que soient ses origines sociales. Cette ouverture sociale a déjà fait perdre le leadership à la haute société britannique qui a dû céder le football à la classe ouvrière à partir des années 1880 alors que ce jeu de balle au pied avait initialement été codifié, puis pratiqué, dans les établissements scolaires et universitaires les plus prestigieux du Royaume-Uni. Et la possible et fulgurante ascension sociale des sportifs issus des classes populaires révulse les élites traditionnelles.
Si se mélanger aux classes populaires est peu probable du fait de l’entre-soi qui règne dans les associations sportives, se mesurer à elles dans le cadre de compétitions est rarement apprécié par les individus appartenant à l’élite sociale : les ouvriers et les petits employés sont considérés comme de rugueux adversaires qu’il vaut mieux éviter de croiser sur les stades.
Même dans le cricket anglais, la fin du XIXe marque un tournant dans la cohabitation harmonieuse entre les gentlemen et les players avec l’émergence d’une conscience de classe et des revendications syndicales chez les ouvriers. L’amateurisme est donc une notion qui est historiquement indissociable de la volonté de distinction sociale d’une partie des élites pratiquant ou administrant le sport.
La tentative de cloisonner les pratiques et les manières de les pratiquer par les élites sociales dans la plupart des pays d’Europe est un échec. Bien qu’elles occupent une place importante dans les institutions sportives, comme au Comité international olympique, ces élites ne parviennent pas à juguler la participation des athlètes professionnels quand bien même celle-ci est interdite.
Dans de nombreux sports se met en place l’amateurisme marron : des athlètes amateur touchent au titre de leur participation sportive des rémunérations par le versement d’argent ou par l’exercice d’un emploi fictif dans l’entreprise du patron qui préside le club sportif auquel l’athlète appartient. Si le terme a aujourd’hui disparu, la réalité à laquelle il renvoie est encore bien prégnante. Dans de nombreux clubs et compétitions du sport dit amateur, il existe une pléiade de procédés pour permettre aux joueurs de bénéficier d’avantages importants afin qu’ils vivent de leur sport sans être professionnels.
Cet usage biaisé de l’amateurisme s’est également amplifié lorsque le sport devient à partir des années 1920 un enjeu majeur des relations internationales. Les États investissent alors massivement dans la formation et la préparation des athlètes qui, tout en restant amateur, consacrent tout leur temps à la pratique sportive. Le cas le plus emblématique de cette entorse à l’amateurisme est sans doute les athlètes d’État du bloc soviétique durant la guerre froide, véritables fonctionnaires entourés de nombreux entraîneurs et médecins et dont le rôle était de faire briller les régimes communistes.
La pratique « amateur » est alors dans ces situations un travail à part entière. Cet échec dans le maintien d’une stricte séparation entre le professionnalisme et l’amateurisme vient enfin du fait que, dans le sport, si les institutions administrant la pratique ont le monopole de l’édiction des règlements et la définition des statuts, les enjeux socioéconomiques et politiques ont une force instituante souvent plus forte.
Dans le cyclisme, la boxe, ou même le football, les entrepreneurs de spectacle, les industriels du cycle ou de l’automobile, les patrons de presse injectent à coup de compétitions et de contrats privés d’importantes sommes d’argent. Ce processus conduit à l’apparition d’un « marché » où ils représentent la demande, qui stimule l’offre athlétique, représentée par les athlètes. Ainsi, de nombreux individus aux conditions d’existence souvent précaires, tentent de faire carrière dans le sport, à l’image du champion cycliste de la fin du XIXe siècle Constant Huret ou du premier vainqueur du Tour de France Maurice Garin, qui à l’orée de leurs exploits étaient mitrons.
Mais ce passage de l’amateurisme au professionnalisme est loin d’être systématiquement une amélioration de la situation des athlètes. Si les sommes gagnées par quelques vedettes fortement médiatisées aujourd’hui donnent à voir une ascension sociale fulgurante, remonter le temps et élargir le regard nous permet d’appréhender une autre face de la carrière des athlètes qui tentent de vivre de leur sport.
Lorsqu’un championnat de football professionnel apparaît en France au début des années 1930, certains joueurs optent pour le statut de joueur professionnel. Loin de représenter une conquête de droits et une promotion sociale, devenir joueur professionnel, signer un contrat à vie avec un club qui a tous les droits sur votre carrière, et ce, jusqu’à la fin des années 1960, c’est aussi avoir un salaire plafonné et ne pas être en mesure de le négocier à la hausse.
C’est pourquoi une partie des joueurs évoluant dans le championnat professionnel préfèrent rester amateur et profiter des avantages et de la liberté dont ils jouissaient avant 1932. Ne bénéficiant d’aucune liberté contractuelle, les joueurs sont enserrés dans un dispositif symbolique produit par les dirigeants de clubs et de fédérations qui les amène à concevoir le football professionnel comme ne relevant pas du travail. Le thème de la passion, de la carrière comme parenthèse enchantée dans leur existence domine la représentation de ceux-là mêmes qui subissent cette situation et les empêche de se mobiliser collectivement pour faire valoir leurs droits.
De même, l’athlétisme bénéficie d’un afflux d’argent important à partir des années 1960 avec l’apparition de meetings privés qui bouleversent l’économie de ce sport resté amateur. En 1980, la fédération internationale d’athlétisme reconnaît le professionnalisme. Mais loin de représenter une amélioration de leur condition d’existence, ce passage de l’amateurisme au professionnalisme par la généralisation des meetings d’athlétisme institue une forme de grande précarité : le revenu de l’athlète n’est indexé qu’à la performance qu’il produit le jour de la compétition et si les gains attribués lors de ces compétitions peuvent être très importants pour les vainqueurs, souvent présentés comme les têtes d’affiches, ils sont souvent assez faibles pour les autres participants, qui font office de figurants.
L’amateurisme en sport n’est donc pas la matrice d’un sport originellement pur envahi par les enjeux économiques et les forces sociopolitiques qui l’auraient corrompu. Il n’est pas non plus une pratique désintéressée, porteuse de valeurs positives. Il est en revanche un champ de lutte aux frontières incertaines et mouvantes dont l’étude nous permet de comprendre une bonne partie des enjeux qui traversent nos sociétés.