Nappe monde

Nappe monde

par Oscar Duboÿ

Rendez-vous est pris chez une collectionneuse d’assiettes. Bonjour les vaisseliers XVIIIème poussiéreux remplis à bloc, arborant les plus belles porcelaines d’époque, fièrement disposées les unes à côté des autres sur leur petit support… L’immeuble haussmannien est bien cossu, on va y avoir droit à coup sûr.

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Pas du tout. D’ailleurs, Alexandra Senes jette toujours le kit vendu avec les assiettes qu’elle achète, au grand dam des vendeuses interloquées. Et non, son appartement est à l’exact opposé du cliché du collectionneur désuet. Où sont les assiettes ? Le long des étagères, de jolies coupelles zen et contemporaines mais toujours pas d’assiettes. La maîtresse de maison les a empilées au hasard pour l’occasion. Les exposer ? Jamais ! Elles sont rangées et passeront à la machine à laver comme les autres. Pour cause, sa passion n’a rien à voir avec la fixette morbide de la sacralisation : « J’ai beaucoup voyagé depuis toujours. Au début, c’étaient les cendriers que je volais dans les restaurants ou les hôtels, le sucre, puis ça a été le tour des boarding pass, les boules à neige pour mon frère, mais aussi les cartes routières, les terres… ». Comprenez les globes terrestres qu’Alexandra appelle « mes terres », tel un jeu de Monopoly, trahissant finalement l’origine de ses innombrables collections : le souvenir d’un lieu, d’une terre justement. Ces assiettes n’en sont que l’un des reflets, la face la plus persévérante – quoiqu’elle continue de poursuivre son rêve de vider un jour son garde meuble pour installer toutes ses terres dans une seule pièce.

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Chamonix, Autriche, Venise, Île d’Yeu, Panama, Lisbonne, Milan, Jericoacoara, les destinations se superposent et parfois se répètent comme la Belgique surreprésentée avec Bruges et Bruxelles. « Qui veut partir à Tallinn ??! » déclamera-t-elle par exemple à table au moment de passer au dessert… Pierre, Paul ou Jacques iront chacun de leur anecdote, couvrant les quatre coins du monde en une seule soirée. Ce sont précisément ces souvenirs qu’elle chérit, qu’il s’agisse de vacances ou de voyages professionnels comme ce fameux 11 septembre 2001, quand son avion dut atterrir d’urgence sur l’île de Newfoundland alors qu’elle se rendait à la fashion week de New York. Là aussi, il fallait absolument qu’elle rapporte une assiette. La plus kitsch possible, folklorique, un petit côté « Martine à la plage », avec des monuments peints ou un détail topographique. Car il y a aussi les piles de cartes routières… Même les liquettes d’homme de sa marque Kilomètre le prouvent, Alexandra Senes a un truc avec la géographie, puisqu’elle les fait broder avec les coordonnées GPS de chaque ville. « Je choisis les lieux qui selon moi deviendront les Saint-Tropez du futur… Kilomètre, ce sont les souvenirs de demain, tandis que mes assiettes sont les souvenirs d’aujourd’hui. Je ne me souviens pas forcément de l’année, mais je pourrais parfaitement vous raconter ce que j’ai fait et dans quel contexte j’étais. Ce sont comme des carnets de voyage », explique-t-elle avant d’avouer : « J’essaie quand même de me limiter car je pourrais commencer avec les couteaux ou les plateaux, mais la personne avec qui je vis n’aime pas forcement l’idée de vivre hanté par mes souvenirs de mauvais goût ! » N’allons surtout pas aggraver son cas : Alexandra Senes déteste de toute façon qu’on lui offre une assiette.

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