Théâtre, danse, musique se confondent, rencontrent l’image et la vidéo, intègrent l’opéra et les arts du cirque, explorent d’autres espaces, proposent des formes déambulatoires, détournées. Bien plus que par les codes scène/salle, les arts vivants se définissent par la présence physique des interprètes. Le spectacle est un rendez-vous à la fois unique et reproductible à l’envi pour les artistes et les spectateurs·trices. Trois composantes lui sont essentielles : les interprètes, les spectateurs·trices et le lieu qui les réunit dans le même temps.
Quand nous parlons d’arts vivants, que voyons-nous ? Une scène ? Un lieu de spectacle ? Ou bien le lieu de la pratique artistique, le lieu de l’art, du faire, de l’entraînement, de l’apprentissage, de la répétition, en dehors de la question du public ?
Pour les arts vivants, le lieu est la clé d’entrée. Il permet de voir. Mais avant tout, il permet de faire, ce qui le rend incontournable en matière de pratiques artistiques. Il matérialise le passage de l’intime au collectif. Il est la première question (« Où vais-je aller ? ») quand je décide de passer de l’intimité de ma chambre à une pratique collective.
Le vent qui souffle est celui de la légitimité à occuper l’espace, de la mobilité, celui du droit à entrer ou pas, de l’expression de son souhait, de son besoin. Le lieu dédié aux arts vivants est empreint de ce souffle. Comment repenser le lieu aujourd’hui, dans ce contexte de mutation, afin de favoriser le parcours à travers ces arts qui se jouent des codes scène/salle pour exister ?
Lieux communs de l’extraordinaire
par Sonia Leplat
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# De quels lieux parlons-nous ?
Il convient de rappeler ici que « spectacle » adopte le point de vue de la réception de l’oeuvre. Du latin specere (regarder), le spectacle implique la présence des spectateurs. Les lieux de spectacles vivants sont les plus visibles et emblématiques, au service de la décentralisation permettant la diffusion des oeuvres : théâtre, danse, musique, opéra.
Ces lieux bénéficiant des labels, ou conçus sur le même modèle, sont des paquebots difficiles à adapter dans leur architecture. Mais au fil des décennies, ils ont connu des aménagements permettant de rendre leurs salles protéiformes et modulables, conformes à l’accueil de spectacles pluridisciplinaires, de jauges variées, d’offres jeune public, de nécessité de voir plus que d’être vu. Certains ont dû déployer leur projet sur plusieurs sites, et tous aujourd’hui adaptent leurs espaces à l’accueil d’activités multiples. Il s’agit de renouveler les publics, de faire venir au théâtre des personnes qui n’y viendraient pas seules. Un travail de fourmi a démarré avec les acteurs de l’éducation, du social, de la santé, de la justice, à partir de bon sens et de volontés personnelles et aujourd’hui à travers des dispositifs qui tentent de s’adapter au plus juste. Ces entreprises sont sociales avant d’être artistiques. En visant la légitimité d’entrer, elles travaillent l’appropriation du lieu et la circulation entre les espaces, ce qui implique de multiples dimensions : accueil, lieux de vie, convivialité. Les activités et les temporalités se diversifient : expositions, concerts, rencontres, festivals. Les partenariats se multiplient et révèlent une forte demande de pratiques artistiques qui ont longtemps été reléguées aux loisirs et à l’animation.
Cette évolution soulève la question de l’adéquation des espaces. Les infrastructures sont peu adaptées à ces usages, et tandis que les salles de spectacles peinent parfois à remplir, les salles annexes de travail, d’accueil, de répétition, connaissent une demande croissante.






# Les lieux d’arts vivants ne sont-ils pas avant tout des lieux de pratiques artistiques ?
Les lieux de pratiques artistiques sont rarement nommés comme tels. En matière de pratique amateur, il y a d’une part les conservatoires dans une dimension d’enseignement, et d’autre part… une pluralité de possibles : associations, maisons de quartiers, MJC, cours privés, centres de loisirs, médiathèques, tiers-lieux, lieux de culte ou salles associées qui accueillent des compagnies ou des ensembles amateurs… Et puis il y a tous ces lieux où l’on oublie souvent que la pratique artistique est présente : les écoles, les collèges, les lycées, incités à concevoir un projet d’éducation artistique et culturelle, à former des spectateurs, à faire goûter à la pratique, idem pour les Ehpad, les hôpitaux, etc. Ces initiatives (et les moyens qui leur sont attribués) ne sont pas suffisantes car elles opèrent dans la lignée du bon sens cité plus haut, mais sans la possibilité structurelle de prendre le pas, de devenir modèle.
# N’y-aurait-il donc besoin que d’espace libre ?
Si l’on considère la nef du Centquatre-Paris – où se réunissent les pratiques collectives ou individuelles de danse, de cirque, de bien-être, de manière spontanée et autonome, dans un espace à la fois ouvert, beau et inscrit dans un lieu culturel repéré – peut-on affirmer que la pratique artistique peut se déployer partout ? Oui et non. Oui, elle a besoin d’espaces libres, accessibles, mais également légitimes, visibles ou non visibles. Et non, tout ne peut pas se faire partout. Car si le lieu fermé constitue un frein à la visibilité et donc à l’encouragement, il protège aussi, il donne confiance et permet le travail avant de s’exposer. De surcroît, la qualité des lieux et la technique comptent. Tout amateur qu’il ou elle est, un·e comédien·ne, un·e musicien·ne, un·e danseur·se… vise la scène, et les meilleurs conditions pour s’y préparer.
# De quel type de pratique s’agit-il ?
L’une des grandes différences vient de l’encadrement ou non de la pratique. S’agit-il d’un enseignement de l’art (conservatoire), d’un cours (privé, associatif), d’un atelier visant à un spectacle ? Est-on accompagné·e par un·e enseignant·e ? Un·e artiste ? Est-on en autonomie, entre pairs, entre adultes consentants ? Doit-on s’entraîner individuellement ou créer collectivement ?
Les salles d’un centre social, les places des mairies, les quais aménagés, l’auditorium d’un conservatoire, une salle de la MPAA, le Forum des Halles… témoignent de la diversité des besoins et des pratiques mais assez peu finalement de la circulation entre ces lieux.
Des problématiques se posent : la visibilité d’abord. Qui sait que les espaces communs de La Canopée (Paris, 1er) permettent aux danseurs·ses de se retrouver ? Autre problématique : l’ouverture. À cet égard, l’exemple des conservatoires est éloquent. Beaucoup de municipalités s’interrogent sur l’accueil des pratiques amateurs de théâtre, de danse ou de musique. Elles envisagent de mettre à disposition des salles de conservatoires, non utilisées en soirée ou le week-end. Mais au regard du surcoût de personnel, cette solution n’est quasiment jamais mise en oeuvre. Cette situation interroge au-delà des moyens dédiés à la pratique de l’art dans la ville. Elle invite à repenser nos modèles de fonctionnement et à la hiérarchie des priorités.
#Comment repenser les lieux dès la conception ?
La ville de Cergy (95) s’engage dans un projet qui me semble témoigner de cette réflexion. Le Douze, qui ouvrira ses portes en 2021, déclare d’emblée qu’il est un lieu socio-culturel, dédié aux spectacles, aux pratiques et à l’accompagnement des personnes. Il revendique un projet ambitieux au service de la production, des échanges, pour toutes les générations, en témoignant de la diversité associative d’une ville de 60 000 habitants où sont présentes 142 nationalités. Quels effets sur le territoire, mais surtout sur les pratiques, ce lieu produira-t-il ?
Bien sûr, il n’est pas révolutionnaire de faire cohabiter des activités différentes dans un même espace, mais les lieux appuient aujourd’hui davantage leur projet sur la pertinence du parcours entre les activités. À l’image des tiers-lieux qui sont tantôt des cyber-cafés, tantôt des bibliothèques, tantôt d’anciens squats. Les ingrédients se retrouvent : café, wifi, espaces de co-working, salles de réunions, ouvrages à disposition, programmations de concerts, lectures, rencontres, engagements sur des sujets citoyens. À l’inverse, il est légitime d’envisager l’importance de l’expression artistique dans des lieux communs, c’est-à-dire des lieux partagés, mais aussi familiers, voire utiles.
#Quelle part de vie et d’art dans nos espaces ?
À l’initiative d’artistes et du CDN Rouen-Normandie, L’Autre Lieu offre 950 m2 dédiés à la création et à la mémoire, au coeur d’un établissement médicalisé où résident 500 personnes âgées dépendantes ou en situation de handicap. La salle qui servait d’entrepôt aux effets personnels non récupérés des personnes décédées est devenue un musée. Galeries et ateliers accueillent artistes en travail et expositions, et un studio de répétition permet la création de spectacles, et l’accueil du public.
Artistes et résident·e·s sont libres d’être ensemble, de s’engager dans une pratique, de partager leur processus de création, de convier le public, d’offrir un spectacle. Ce n’est pas le lieu qui décide et impose ses règles, mais un consensus se crée, à partir de la capacité de proposer et sur celle d’adhérer ou non.
Faire place aux arts vivants, c’est envisager de pouvoir trouver un lieu à chaque étape, pour voir, pour faire, pour éprouver la pratique, mais pour partager aussi, les questions, les désaccords, les plaisirs. Acceptons-nous suffisamment d’être déplacé·e·s ? D’être ému·e·s ?
Dans un cadre naturel puissant, les Rencontres Internationales de Théâtre en Corse organisées par l’Aria permettent d’éprouver cet impact de la présence humaine, et la transformation du lieu, par l’énoncé de règles consenties : ne pas faire spectacle mais partager un processus de création, vivre ensemble de l’extra-ordinaire dans des lieux qui nous sont communs, accepter d’être déplacé·e·s et d’en être responsables. Autre site, autre règle : Bussang dans les Vosges, où Le Théâtre du Peuple pose la question de la pratique avec comme point de départ le lieu, son histoire, son âme et son inscription dans le paysage.
Repenser les lieux des arts vivants, c’est peut-être mieux définir les règles du jeu. Ce qui va faire lien et sens, de bout en bout. Le lieu commun devient extraordinaire lorsque les règles de l’art, dans sa pratique et dans sa réception, sont énoncées et transforment le lieu en écrin de jeu.
Je ne gagne ni ne perds, j’apprends.



