Les folklores de l’outre-forêt

Les folklores de l’outre-forêt

par Mathieu Buard

La culture matérielle moderniste semblait fabriquer un bel oxymoron dans ses qualités et échelles : les objets sériels, que l’industrie des formes fabriquait, prenaient en grippe dans un souci d’unité ou d’uniformité universelle les objets aux histoires particulières, ces étrangetés non multiples. En ce sens, se fabriqua un antagonisme entre industrie et artisanat, comme si le goût des formes ne relevait que des processus. Si l’on regarde cette constellation d’artefacts pris désormais dans une globalisation contemporaine, l’effet est plus paradoxal. Hors du mauvais œil, les objets folks apparaissent-ils comme si éloignés des objets globalisés ? Dans le fond, considérer de façon binaire la mondialisation et les régionalismes, et ses folklores associés, n’empêche-t-il pas de penser ce qui fait le singulier de chaque chose ? En ce sens, la mondialisation est-elle un folklore, numérique, si le régionalisme en est un autre, analogique ?

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« Un groupe ethnique ? demande Sutty. Elle reprenait espoir. Lorsque, au début de son séjour, elle avait fait la connaissance de Tong Ov et des deux autres Observateurs affectés à Dovza-Ville, ils avaient discuté du monoculturalisme absolu de l’Aka moderne, du moins dans les grandes villes, seuls endroits où les rares outremondains admis sur la planète avaient le droit de résider. Tous quatre estimaient que la société akienne présentait des variantes régionales, et ils rongeaint leur frein, faute de pouvoir les découvrir[^1.Ursula K. Le Guin, Le Dit d’Aka, traduit de l’américain par Pierre-Paul Durastanti, Le Livre de poche, 2005.]. »

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#Le voisin Telles les modernités plurielles, le folklore est des folklores, somme de panthéons vernaculaires, multiplicité et faisceau des détails inscrits en variations de motifs, pratiques, us et coutumes. Des folklores comme des fleurs, l’ornement trouve ici sa place, le décoratif déploie son système, l’industrie sa gamme. Le visiteur, le touriste, l’outremondain pour reprendre le terme d’Ursula K. Le Guin, contemple les splendeurs et enchâssements des signes agrégés autour d’une curiosité d’abord inédite puis il considère cette tradition figurée, tel un poncif baudelairien[^2.« Créer un poncif, c’est le génie », écrit Baudelaire dans ses journaux intimes, édités dans les œuvres posthumes en 1908.], en la regardant comme le vocabulaire et l’expression constitués du génie des lieux.

Deux mouvements diachroniques alors, l’amateur producteur qui porte et construit le folklore, celui qui engage la continuité ou l’apparition répétée d’un devenir style; l’autre, l’amateur collectionneur, qui les glane ou les capte, travaille à une postérité tout autre, celle d’un réemploi ou d’une nourriture terrestre, source et ressource qu’exposent ces mondes. L’histoire des formes, prise dans des atlas mnémosynes, ou encore regardée dans les albums, tels les formats encyclopédiques de Jules Maciet[^3.Jules Maciet est l’auteur de grands albums qui collectent et archivent une grande hétérogénéité de documents ornementaux. Ces registres sont consultables à la bibliothèque du Musée des Arts Décoratifs.], témoigne d’un registre où le divers singulièrement s’énonce.

Cela suppose de considérer le producteur, son goût et ses façons centripètes, qui concentrent son attention à dire et faire, ses gestes répétés et constitués, une grammaire à soi. Le folklore est un devenir animal, un bouc têtu, il se construit indépendamment, cabre les matériaux et considère avec curiosité ses manies et obsessions.

Cela suppose aussi, tel un doppelgänger inévitable, de considérer celui qui regarde de l’extérieur, par-dessus la haie du jardin, le voisin ou l’autre critique qui s’arrête sur la chose produite. Il est collectionneur, par un grand rassemblement scopique et panoramique, selon une grille de lecture centrifuge, et scrute ce qui est produit, avec acuité et envie.

Et d’une certaine manière, le folklore de l’un devient le double, maléfique ou fantomatique, de l’autre. Les formes d’une familière étrangeté apparaissent, dont les signes dessinés sont autant cernés, tracés, lisibles que leurs référents sont mis à distance. Le référent est poncé. Lissé. Augmenté de cette distance, les détails et subtilités poussent, le strabisme individuel déforme, la particularité noueuse s’agite et dans le temps qui passe, le connu se singularise à nouveau. Une pluralité de mondes.

#La matière éditorialisée Prenons le textile, un tissage, une maille, sinon un quilt américain ou une courtepointe européenne, prenons une céramique – une belle bizarrerie à la Bernard Palissy, pourquoi pas un plat aux reptiles, le pré d’Auge daté début XVIIe[^4.Alain Gibbon, Céramiques de Bernard Palissy, Librairie Séguier, 1986.]  – et considérons la particularité des formes et le commun d’intérêt porté à la matérialité, de la matière et de son devenir matériau. Faire feu de tous bois. Produire une assiette ornementale, une couverture de lit matelassée, un vitrail bariolé, une coupe ciselée. Appliquer un dessin sur une forme. Trouver le motif et la décoration. Fabriquer l’héraldique d’une individualité ou d’un goût, par et dans une mise en forme de la matière. Pour ne pas dire, sans en prendre le sens galvaudé, user de savoir-faire et activités créatives frictionnés pour tenir la forme d’un projet qui l’excède. Voilà ce qui tient le folklore, lorsqu’il côtoie les arts de vivre de l’anthropocène.

Quelle si grande différence alors avec un smartphone high tech, une babiole synthétique, une basket vegan ?

L’ornement dans l’objet est émancipé d’une raison univoque, dissymétrique dans les détails, joyeusement comme insidieusement mobiles, facétieux des variations et anecdotes de l’instant, que la ligne ou la couture, petite lubie ou glissement d’une rêverie dans le geste, trace à la surface des choses; une occasion du fugace. Le folklore est un fragment de temps rêvé glissé dans le permanent, une collection d’imaginaires insérés, comme on fait une marqueterie ou un intarsia, tricot augmenté d’un fil traversant.

Se déploient donc, par le dessin, par la matière et par la couleur, non pas une culture uniformisée mais plutôt les jeux de conquêtes et de débordements des uns par les autres. Faut-il que la couleur cerne la forme, faut-il que la touche soit le motif seul, faut-il que la matière soit le dessin nu ? L’ornementiste forge son écriture dans les jeux possibles des variables, choisissant sans genre ni hylémorphisme, l’adéquation possible d’une matière, d’une couleur, d’une technique… L’ensemblier avec sensibilité accorde ses matériaux et les rapports de ses motifs dans l’espace domestique. Le facteur Cheval dépose à la surface des façades de son palais de Hauterives une fourmillante concrétion de volutes sculptées où le toit du temple tel un pic orné de bas-reliefs et rondes-bosses entrelacés, affirme l’expression de cette rêverie totale. Seth Price dans le re-jeu d’un « folklore U.S » postal et post-mode en 2012[^5.Seth Price, Folklore U.S., Londres : Koenig Books, 2014.] lorsqu’il réactualise plastiquement et hors échelle des formats standards d’enveloppes. Les artefacts, hybridations holographiques et souvenirs artificiels décrits dans le film Blade Runner 2049 réalisé par Denis Villeneuve[^6.Denis Villeneuve, Blade Runner 2049, 2017, 163 minutes.], où se superposent différents modèles de réalité.

La matière prend sa couleur locale, sa figure ornée, dans une dimension de métamorphoses, et propose de considérer le choix non artificiel d’un geste assis de son auteur. Le folklore trouve ici sa condition dans le pittoresque, comme le paysage, la fleur ou l’insecte le deviennent, « qui fournit, qui contient des renseignements utiles aux peintres et aux amateurs d’art[^7.Définition extraite de la plateforme en ligne CNRTL - https://www.cnrtl.fr/definition/pittoresque] » dans la clarté de l’affirmation d’un environnement ou umwelt. Le voisin derrière sa haie n’a qu’à bien voir.

#Tumblr et post-internet Un autre horizon se pose, celui du numérique, de son emprise et influence sur le ou les mondes et de la manière dont le collectionneur digital se veut l’archiviste du temps présent. Tout ce qu’agglomère le Web comme un autre album Maciet interplanétaire, fruit des collectes de nos outremondains.

Les générations nées aux environs des années 2000, sont acquises ou innées à l’Internet. Elles sont rompues à la somme incommensurable des informations stockées, pensées mais pas classées, et qui s’amoncellent. Là, là-bas et ici, s’ouvre un folklore supplémentaire.

« Tradition populaire » future que la plateforme Tumlbr proposait, propose encore : instruire médiatiquement un goût par un format éditorial, porter une image de l’objet pour une audience, rencontrer un voisin qui follow back les us et coutumes de l’autre; une compilation d’instantanés photographiques ou animés, une « plateforme de microblogging », ce qu’Instagram peut être à certains égards, comme la pratique du scrapbooking le peut aussi. L’espace feuilleté d’une pensée qui se constitue au jour le jour, le prisme d’un goût singulier, compilé comme une évidence formelle qui se regarde, qui se commente, à laquelle on adhère.

En cela, l’esprit de cette médiatisation se déploie comme une esthétique de l’amateur, une collection grégaire et le cabinet de curiosités d’une actualité à suivre... avec l’idée du Follow me comme sens de la visite... Ouvrir cet espace et y déposer des documents, c’est suivre sous l’attraction d’un mouvement continu une identité plastique, une collection qui se fabrique comme un collage ouvert, identique aux gestes de l’éclectisme historial du XIXe siècle ou aux signifiants joints des surréalistes. Partant de là, Tumblr porte bien son nom[^8.« Tumbler » est en anglais l’appellation d’une espèce de pigeon au vol spécifique, en culbute : en plein vol, l’oiseau chute en faisant des roulades arrière.], entre cascade et culbute, le mode d’existence de l’édition digitalisée construit, polit et aplanit autant qu’elle agrège, les formes du contemporain comme prothèses et extensions. Ce qui fait le geste, c’est la plateforme qui s’invente là sans hiérarchie et le mode d’adhésion qu’elle suppose. La formulation plastique d’un auteur contre toute attente; singularité qui s’inscrit dans l’espace d’une société d’images émergentes, fluctuantes, répétitives. Face cachée de l’iceberg, Zeitgeist folâtre.

Plus globalement, avec ce que l’on peut dire de post-internet, le folklore peut être aperçu dans les formes fugaces devenues pérennes, dans les mèmes et glyphes digitaux, motifs efflorescents répétés dans les jardins et potagers numériques de chacun.

Mais encore, post-photographique, post-production, une question récurrente est la matérialité retrouvée ou choisie plutôt que le rien. Si la matière n’a pas de genre figé, elle accueille avec délectation les formes et formats des softwares dans le solide d’une impression tangible. La folle résurgence de la tapisserie, de la céramique, des traductions et transmutations plastiques s’énoncent comme la particularité du moment à inscrire ces sommes numériques hors des clouds et des bornes hardwares des centres de data. De les déposer dans des substances analogiques, d’inventer sa propre recette et matière, de déterminer par un faire singulier un craft décoratif actualisé. En cela établir une écriture stylistique, non pas de maker ou de fablab qui sont des outillages plutôt que des goûts, mais de déployer le folklore, ici numérique, d’une matière mêlée, nériage d’un motif ouvert et transitoire : c’est-à-dire appliquer aux potentialités d’un savoir faire advenir l’autre ou l’un des transports humains de l’outre-forêt depuis l’imaginaire.

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