Le talent, valeur sûre ?

Le talent, valeur sûre ?

par Flore Di Sciullo

- Recherche Google, « talent ». L’algorithme fait son travail et m’amène rapidement vers un site au nom en forme d’oxymore, talentpunk.com. Rappelons que « punk », outre le mouvement musical des années 1970-80 que l’on connaît, signifie d’abord « vaurien», qu’on peut entendre littéralement comme « sans valeur ». Et pourtant, ce site a pour but de donner les outils pour « sourcer et manager le talent ». C’est-à-dire proposer dans le secteur du management et du marketing des outils de recrutement aux employeurs potentiels. L’étonnement est alors double : alliance des contraires « talent » et « punk »; mais aussi recours au talent dans le monde de l’entreprise. Tout vient de l’étymologie du mot, commençons par là.

On trouve dans l’Évangile selon Matthieu un passage intriguant, la « Parabole des talents[^1.Évangile selon Matthieu, 24, 15-30. ] ». Un maître y donne de l’argent à trois de ses serviteurs, cinq talents au premier, deux au second, un au dernier. Le plus méritant est le premier serviteur qui parviendra à faire fructifier ses talents pour en obtenir cinq autres, le second en obtient deux autres tandis que le troisième ne fera qu’enterrer la seule pièce de monnaie à sa disposition, sans en tirer aucun profit. C’est sur le sens et les multiples interprétations de cette parabole que Pierre-Michel Menger ouvre son cours au Collège de France[^2.Pierre-Michel Menger, Collège de France, 2016-2018, Cours en sociologie du travail « Qu’est-ce que le talent ? Éléments de physique sociale des différences et des inégalités».]. On comprend ici que, dans son sens initial, talent (talentum) signifie monnaie, mais surtout, par extension, valeur, aptitude valorisée socialement. Progressivement, c’est ensuite au génie que le talent est associé dans la philosophie romantique, compris alors comme disposition exceptionnelle et innée, distinguant l’artiste des autres hommes. Ainsi pour Kant, « le talent est ce qui donne ses règles à l’art[^3.E. Kant, Critique de la faculté de juger, § 46 « Les beaux-arts sont les arts du génie », trad. A. Renault, Paris, Flammarion « Garnier », 2015.] ». Vient ainsi la compréhension du talent comme capacité de l’artiste à produire une œuvre, comme le « je-ne-sais-quoi[^4.Terme d’André Félibien (1619-1695) pour identifier ce qui distingue l’œuvre d’art.] » distinguant les artistes des autres individus et servant de compas pour reconnaître les chefs-d’œuvre.

Plus récemment, l’emploi du « talent » semble avoir été doté d’un sens supplémentaire : celui d’une capacité pouvant s’acquérir, permettant un ressaisissement par/pour les pratiques amateurs. Face à ces glissements multiples, on ne peut que se demander comment le talent est aujourd’hui investi par l’imaginaire collectif. Où l’entend-on, comment l’utilise-t-on ? Petit tour d’horizon.

Collectivité


Malgré la diversité sémantique, une constante : l’importance du collectif. Le talent se manifeste dans une valorisation collective, agrégée en « monde de l’art », en « club » ou en communautés de formes variées. En conséquence, on constate un épiphénomène, le fleurissement depuis quelques années des applications de téléphonie mobile comme Talnts ou de plateformes comme kowok.com, avec un même principe : valoriser son talent (jouer de la guitare, danser la salsa, peindre des portraits), et en faire une monnaie d’échange.

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Authenticité


Deux slogans attirent notre attention : celui d’une marque de grande distribution, « Nos régions ont du talent » (pour des produits alimentaires régionaux, comme un Bleu d’Auvergne ou des palets bretons), et celui des artisans de France, « Nos artisans ont du talent ». Dans une rhétorique commerciale commune, c’est alors le travail manuel, le savoir-faire made in France, bien de chez nous, qui est mis en avant. Même s’il s’agit finalement de vendre des produits ou des services, le talent n’en est pas moins utilisé comme un argument de qualité, une garantie qui donne auxdits biens et services une manifeste valeur ajoutée.


Capital


Outre talentpunk.com, plusieurs sites d’aide au recrutement utilisent le substantif talent dans leur nom : talentsoft.com, talents.fr, talentup.com, talentexpert.fr… Mais plus surprenant encore : en entreprise, le talent n’est pas seulement un ensemble d’aptitudes nécessaires à l’employé modèle, c’est une personne. On trouve sur le site capital.fr[^5.Entretien avec Sofia Sefrioui, disponible à l’adresse http:// www.capital.fr/votre-carriere/ qu-est-ce-que-le-talent-1031573] un entretien avec la directrice d’un cabinet de consulting, qui propose la définition suivante : « Le talent est un collaborateur qui sait faire la différence. Il est capable d’apporter quelque chose d’exceptionnel. » Le talent désigne alors, par métonymie, celui qui fait preuve de dévouement, de leadership, d’efficacité.


Révélation


Les nombreux concours « talents amateurs » et les « bourses au talent » témoignent d’une volonté d’écarter cette acception techno-centrée amenée par l’entreprise, pour rendre le talent synonyme de plaisir et d’épanouissement de soi. C’est le propos de l’émission de télé-crochet à succès La France a un incroyable talent, déclinée en France (comme dans le monde entier) à partir de la formule originale britannique[^6.Diffusée sur M6 depuis 2008, l’émission est adaptée de la formule originale britannique Britain’s Got Talent, diffusée à partir de 2006.]. Ce jeu-concours s’adresse « aux professionnels comme aux amateurs » et son message sous-jacent est clair : la télévision est là pour donner l’occasion à tout un chacun de révéler son talent. Sans le dispositif de monstration cathodique, le talent resterait caché, inutilisé parce qu’invisible aux yeux du plus grand nombre. Plusieurs films récents portent sur des personnages fictifs tentant ce concours dans l’espoir d’une vie meilleure, citons par exemple : Le Talent de mes amis (Alex Lutz, 2015), Un incroyable talent (One Chance dans son titre original, David Frankel, 2013). Dans ces deux films, la morale de l’histoire est la même : l’exploitation de son talent permet d’échapper à une vie morne et triste.


Musique


Jacques Brel le disait, « le talent, c’est avoir l’envie de faire quelque chose[^7.Jacques Brel, entretien donné à la RTB en 1979. Accessible sur le lien suivant : http:// www.ina.fr/video/I00003732] ». La musique semble précisément être l’un des domaines où l’utilisation du talent est restée la plus stable et constante. Aujourd’hui encore, le talent est omniprésent dans la presse musicale, que l’on parle ici du talent précoce d’un nouveau groupe, là du « merveilleux talent » d’une chanteuse.

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Critique d'art


Entre le début et la fin du 20e siècle, entre le Dernier tableau[^8.N. M. Tarabukin, Le Dernier tableau, écrits sur l’art et l’histoire du constructivisme russe, trad. A. B Nakov & M. Pétris, Paris, Champ libre, 1972.] et les Artistes sans œuvres[^9.Jean-Yves Jouannais, Artistes sans œuvres : I would prefer not to, Paris, Hazan, 1997.], il semble évident d’observer que la fabrication manuelle de l’œuvre et encore moins la qualité ou la manière de son exécution ne sont plus des prérequis. Il ne reste donc plus grand chose du talent, critère déterminant pour la théorie esthétique depuis le 18e siècle. Curieuse des conséquences de ce retournement, j’ai interrogé la jeune critique et commissaire d’exposition Marion Zilio[^10.Entretien téléphonique mené le 9 août 2017.]. Selon elle, il est d’abord évident que la notion de talent dans son sens classique, comme critère distinctif ou évaluatif, n’a plus grande importance. Aujourd'hui, nous dit-elle, « ça n’a plus de valeur de savoir bien peindre, même s’il faut aussi lutter contre cette catégorisation, ce partage dichotomique. Mais force est de constater que l’art contemporain labellise, fait le tri : on refoule le talent qu’on laisse aux pratiques amateurs ». Pourtant, c’est dans l’équation avec les pratiques amateurs que l’utilisation du mot peut prendre toute son importance. « Avec le nivellement entre haute et basse culture inhérent au capitalisme tardif[^11.A ce stade de l’entretien, Marion Zilio fait référence à l’ouvrage de Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard « NRF », 1999.], c’est comme si le talent passait dans l’autre sphère : ce ne sont plus les artistes qui en sont les dépositaires, mais les anonymes, les amateurs ». Dans ces pratiques, la valeur se donne plus simplement, a moins besoin d’être construite par un dispositif financier ou académique. Marion Zilio nous propose également de comprendre le talent, dès lors qu’il est aussi saisi par les pratiques amateurs, comme une forme de publicité, dans la mesure où il permet une mise en circulation de soi (de l’image de soi) dans le monde. Avoir du talent, c’est donc aussi savoir gérer, utiliser ce que l’on est capable de faire. Et ce sont de plus en plus les amateurs qui donnent une valeur d’usage à des pratiques photographiques mises de côté, vernaculaires, par exemple dans les blogs ou les réseaux sociaux comme Instagram et autres Snapchat.

Capital à faire fructifier puis critère d’appréciation esthétique, plus tard dans le monde de l’entreprise et du divertissement, monnaie d’échange… difficile donc de parler de talent sans parler de plus-value ou d’évaluation, et donc, fondamentalement, de valeur.

Dans la variété des utilisations récentes, on pourrait voir une récupération du terme par les industries culturelles ou le capitalisme marchand. Pourtant, et Marion Zilio y invite, ne devrait-on pas plutôt comprendre ce phénomène comme la manifestation d’une transition ?

Là où on remarque un usage contemporain dominant du talent pour vendre une brioche artisanale, devenir un magicien célèbre ou recruter des employés modèles, on peut en même temps observer, à plus grande échelle, un déplacement de la valeur, qui prend son sens dans la reconnaissance et l’interrelation. Et de plus en plus, ce sont les amateurs qui semblent pouvoir en être les garants.

Soyons donc valeureux, aujourd’hui où même les vauriens ont du talent.
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