Le lavabo

Le lavabo

par Clara Bouteille

Il fallait se laver les mains dès son arrivée. C’était la règle du 10 rue de la Grive.

Mes grands-parents vivaient dans cette maison aux briques roses. Les fenêtres étaient habillées d’un voilage à dentelle, le sol était décoré d’un carrelage en terre cuite et il y avait ce très haut lavabo. Je ne le voyais que très mal.

Enfant, mon grand-père m’emmenait à la cuisine, ma main dans la sienne et une chaise dans l’autre. Je grimpais sur cette chaise en osier, glissais mes mains jointes dans le lavabo et je les fixais avant qu’elles ne disparaissent dans celles de mon grand-père. Pendant ce temps, il ouvrait l’eau, régulait la température et finissait par glisser un bout de savon à la violette entre mes doigts avant de les envelopper. Enfin, mes mains remuaient, s’adonnant aux mouvements et aux sifflotements de mon grand-père. Les phalanges s’entremêlaient, les paumes se croisaient, les poignets se tordaient et les ongles se raclaient.

Tout ce processus se déroulait dans ce lavabo bien trop haut. Je le voyais comme l’espace de vie des mains.

Après ce rituel, j’étais libre dans la maison du 10 rue de la Grive. Je dessinais, construisais, creusais et je finissais ma journée sur cette chaise en osier, les mains jointes sous l’eau chaude, prête à effacer le feutre et retirer la terre.

C’est dans ce lavabo que j’ai abandonné les traces de mon enfance. La peinture, la bouillasse, les taches et les heures passées dans cette maison. Je n’étais pas la seule à m’y laver les mains.

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J’y ai vu celles de ma grand-mère. J’y ai vu des plis et des froissures à l’image d’un drapé ou d’un dessin. J’y ai observé ses doigts courts et fins, reliés à ses paumes creusées et sèches.

J’y ai vu ma grand-mère se laver les mains. Elle ne mettait du savon qu’après avoir enchaîné quelques gestes dans le lavabo. Elles dansaient sous l’eau froide. Ses doigts ne se croisaient pas, seules ses paumes étaient en réel mouvement. Et quelques secondes de friction plus tard, elle arrêtait ce ballet.

J’y ai vu celles de ma soeur qui portaient les traces de sa folie enfantine, des égratignures et des plaies, recouvertes de terre et de gravier.

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J’y ai vu ma soeur se laver les mains. Ses heures de jeux commençaient ainsi. Elle mettait une quantité importante de savon liquide pour faire apparaître la mousse et les bulles puis s’amusait à récolter l’eau dans ses paumes avant de la relâcher.

Après son passage le contour du lavabo était trempé.

J’y ai vu celles de mon père qui m’étaient si familières tant j’aimais agripper de toute ma main son auriculaire.

J’y ai vu mon père se laver les mains. Pour lui, c’était un rituel, il n’y prêtait pas attention et ne regardait même plus cette action. En général c’était tête levée et les yeux rivés sur la rue qu’il procédait au lavage. Cela n’empêchait pas des gestes précis, au contraire. Le temps de friction était compté, les gestes saccadés et pas une seule éclaboussure n’était provoquée. Il y avait comme étapes : paume contre paume, entre les phalanges, autour des pouces, le bout des ongles et enfin l’intégralité des poignets.

J’y ai vu celles de ma mère décorées de multiples objets, scintillants au soleil et reconnaissables au toucher.

J’y ai vu ma mère se laver les mains. C’était un enchaînement rapide presque nerveux. C’était un mélange de toutes les étapes, un aller-retour entre les paumes, les doigts, les poignets et les ongles, ce n’était pas mécanique mais bel et bien humain. Je reconnaissais son humeur à son lavage.

C’était un lavabo mais c’était celui de ma famille. Je ne le voyais que très mal mais je l’affectionnais.

C’était une maison au lavabo bien trop haut et mes grands-parents l’ont quittée. Aujourd’hui je me demande s’ils sont partis à cause de lui. Il n’était peut-être plus assez grand, plus assez bas et plus à leur goût. J’aurais aimé le récupérer, le décrocher et le ramener dans la nouvelle maison familiale, mais peut-être aurait-il perdu tout son sens. Un lavabo n’est pas qu’une vasque, un creux en inox, en céramique ou en porcelaine. Il cache sous sa surface un tuyau qui doit être son squelette.

Nous sommes un lundi 28 décembre. Je suis devant la maison. Les briques ne sont pas aussi roses que dans mon souvenir. La fenêtre sur rue n’est pas aussi grande que je le pensais. Seule la sonnette est fidèle à ma mémoire.

Je ne le connais pas encore et pourtant j’ai rendez-vous avec lui. Il me fait signe d’entrer et de m’installer dans la pièce à vivre. Évidemment je passe dans la cuisine me laver les mains. Cette fois, je suis seule face à ce lavabo. Je retrouve la vasque en céramique d’un jaune terne, les détails de l’émail et le robinet mélangeur en cuivre. Je décide alors de reproduire ce que j’y ai vu.

Il y a la délicatesse de ma grand-mère et l’amusement de ma soeur, il y a la précision de mon père et la rapidité de ma mère. Mes mains dansent sous l’eau chaude avec un bout de savon entre mes doigts. Je me sèche les mains à l’aide d’un tissu à carreaux posé sur le plan de travail et je rejoins la pièce à vivre. Je m’assois sur cette chaise, face à lui. La décoration a changé. Nous n’avons que très peu parlé depuis mon arrivée et il semble attendre un mot, un son, la raison de ma présence. Je réfléchis à ce que je pourrais lui dire, je cherche un endroit où poser mon regard qui depuis quelques minutes se perd dans ce café opaque et brûlant. Il ne parle pas mais son corps, lui, s’agite. Je fixe discrètement ses doigts qui tour à tour se plient jusqu’au craquement, son annulaire gauche qui se tord de haut en bas, son pouce qui gratte la paume de sa main droite et je le sens me regarder.

C’est ainsi que je décide de lui raconter l’histoire du lavabo de sa maison, du 10 rue de la Grive.

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