Longs fragments de verre acérés comme des lames, yeux de personnages qu’on dirait défoncés, minuscules embryons formolés contenus dans des sortes de tubes à essai, épines d’un roncier vicieux...
Sur un plan symbolique, l’ongle représente l’arme naturelle, la capacité à se défendre ou à attaquer. C’est la griffe de l’Homo sapiens, dont l’évolution a réduit la taille et l’aspect menaçant.
Sur un plan esthétique s’invite aujourd'hui le nail art. Celui de Texto Dallas, qui transforme les ongles en sculptures et crée un univers peuplé d’êtres aux doigts démesurés, où se côtoient ténèbres et couleurs vives, formes prodigieuses et surdimensionnées, en fait partie. Ses créations ongulaires ouvrent les portes d’un monde parallèle, riche de références : des animes japonais au pays des sirènes, des méchantes de contes de fées à la science-fiction la plus pure, des formes organiques d’un bestiaire troublant à son obsession pour les yeux. On se prend à imaginer tour à tour le superhéros, l’humanoïde, la femme très fatale, le cyclope serial killer qui les portera. Ou la jeune Japonaise en rupture de kawaii, quelques fashionistas à l’avant-garde, comme des fans absolus de metal scandinave... Il avoue quant à lui qu’il aimerait les voir sur des mains de rappeurs, dont il raffole.
Le clou du spectacle
par Aymeric Lorenté
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Fleurs vénéneuses, plantes carnivores, animaux stupides, grands clous pointus – ces fameux nails – qui poussent non pas vers l’avant mais vers l’arrière, parallèles aux doigts.
La fascination de Texto Dallas pour le nail art trouve son origine lors d’une apparition fortuite et déterminante, un jour, dans la campagne vietnamienne : un homme, petit chef mafieux sortant d’une berline noire avec ses gardes du corps, arbore à sa main gauche de longs ongles aux motifs floraux dans des tons roses. Son activité commence quand une nail artist parisienne en reconversion lui donne son matériel peu de temps avant que n’éclate le Covid-19. À lui les longues semaines de confinement, qu’il met à profit pour se former, inventer et mettre au point ses propres créations.
Ce qui n'était pour lui, au tout début, qu'une simple déclinaison de bijoux et d'accessoires se transforme lorsqu'il découvre l'étendue des possibilités offertes par la transparence des matériaux. Il commence alors à imaginer des personnages hybrides, pour lesquels l'ongle peint et structuré n'est plus un simple embellissement, mais la réinvention de toute une partie du corps.





Armes médiévales aux lames exubérantes, hybrides de coraux et de méduses, bébés apocalyptiques, servantes écarlates, licornes, cœurs stylisés… Ses sculptures fuselées révèlent un geste et une technique personnelle. Les pièces produites en série sont imprimées en 3D mais la majorité de ces ongles sont réalisés à la main, à base de gels acryliques durcisseurs qu’il façonne, puis cisèle et affine à l’aide d’une minuscule ponceuse. Une fois fixés, ils prennent vie, entre décorations et trophées.
Si ces terminaisons statuesques, assez fragiles, très longues, parfois lourdes, semblent peu compatibles avec le quotidien, il aura fallu être témoin de l’enthousiaste détachement d’une jeune assistante GenZ, devenue mannequin main pour la séance photo, pour se défaire de cette idée : entre deux prises de vues, elle envoie des messages et checke ses likes sur son téléphone, sans que les dix très longues pattes clippées et crochues ne semblent lui poser le moindre problème. Sur les réseaux, justement, les inventions de Texto Dallas sont parfois pointées du doigt, clouées au pilori. Portées par une femme, on frôle le procès en sorcellerie; par un homme, préjugés et pulsions homophobes hystérisent les commentaires. Sa réaction ? Il ne s’en émeut pas, en rit avec l’infinie douceur qui le caractérise, aux antipodes de l’imaginaire qu’il fait surgir. Inutile de le préciser, la fluidité règne en maîtresse dans l’œuvre et la vie de Texto Dallas.
Il le sait mieux que quiconque : l’aspect menaçant de ses créations s’annule lorsqu’entre dans l’équation leur impraticabilité. Il préfère de toute façon explorer de nouveaux domaines, primitifs, oniriques, plutôt que d’animer des monstres et des chimères aux ongles faits pour attraper des proies ou défigurer chasseurs et ghostbusters… Dans son monde, l’inoffensif et la légèreté gagnent presque toujours face à l’agressif. À la fin, la sorcière se révèle être plus gentille que la princesse.
@texto_dallas